Brigade des clowns : Farces de l’ordre

Brigade de clowns

Déguisé en CRS de carnaval, la Brigade Activiste des Clowns, sème le doute dans les manifs, mais ne cogne que sur nos ridicules.

Le fleuve des manifestants anti-CPE grossi sur les boulevards tandis que dans la rue voisine un détachement de CRS, sagement rangés dans leurs autocars, trouvent déjà la journée longuette. Ces gens d’armes, n’osent trop penser à la confuse inquiétude que leur inspire la fin de journée. Peu s’en doutent, mais sous les cuirasses de crustacés, ont connaît aussi la peur. L’appréhension, reste le propre de l’homme.

Comme le rire : «  CRS en colère, le pastis est trop cher ! »

Une masse colorée vient de déboucher sur le trottoir et se glisse parmi le martial convoi. Des personnes, jeunes pour la plupart, des filles en majorité, la tête enfouie sous des écumoires bleues, le visage maquillé sous des nez rouges, les cheveux en serpentins, agitent des matraques molles et des boucliers de orné de guirlandes.

C’est la BAC, Brigade Activiste des Clowns, qui sème le doute sur le pavé et sur ses intentions. Est ce de l’art ou des patachons ? L’un imite la posture du garde de faction, l’autre fait un gros bisou à un molosse casqué et paré pour une bataille médiévale, certains marchent au pas derrière une section en mouvement, imitant les ordres, créant le désordre… Même des manifestants, séduits, ne savent plus trop s’ils doivent quitter la mine austère de la lutte pour se laisser aller, comme leurs enfants, au plaisir de la farce. C’est tout de même sérieux la Sociale, m… !

Qui sont ces énergumènes ? Que veulent-ils ?

Ils préfèrent ne pas le savoir eux-mêmes. « On n’a jamais de message complètement clair » décode — exceptionnellement pour Politis, — Clown Bob, l’un des meneur de la revue. « Qui est-on ? que veut-on ? Les gens en tirent des choses différentes, on ne cherche pas clarifier » dit-il. En fait, cet espace d’incertitude, joue le rôle poétique et humoristique d’une parenthèse, brouille les rôles. Celle de l’ordre et de ses forces, d’abord. « Certains CRS nous chuchotent arrête ça tout de suite ! Je ne suis plus crédible… » se délecte Clown Bob.

Celle de l’obéissance aussi. Et son irrespect s’étend à toutes les conventions, celles des manifs incluses : « Le côté assez réglé de la manif aussi est mis en cause » s’amuse le clown joue à faire bêler les manifestants comme des moutons. Mais l’intention reste « de recréer de l’enthousiasme, de renforcer les gens tentés par la morosité, pour qu’ils se sentent du côté des plus créatifs » dit-il.

Une sédition bienveillante, mais politique

«Ce n’est pas du théâtre de rue, mais un autre contact au message politique que de se faire tracter à la sortie du métro », insiste Clown Bob. Faire passer un message radical par l’humour et la non violence, un langage de plus en plus prisé des activistes. Traités de « casseurs » les étudiants de Poitiers brûlent des petites voitures sur la place publique, les précaires de L’Eglise de la très Sainte Consommation organisent des pénitences devant les supermarchés, des brigades de clowns se développent un peu partout. Comme le dit Bob, « le nez rouge permet à très peu de frais de changer le discours ».

Le ridicule, arme plus efficace puisque, elle, ne tue pas.

David Langlois-Mallet

http://brigadeclowns.wordpress.com/
In Politis 2006

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Slam. Hocine Ben, Lame de la rue

Slam : Lame de la rue

Le slameur Hocine Ben donne à notre époque insipide les lettres de noblesses de l’éternel esprit de la rue.
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Une phrase jaillit du public. Un garçon s‘est dressé et crânement sous sa casquette moulante de titi, nous balance à flot nerveux des mots rimés d’où jaillissent cet amour intense pour sa ville, cette adhésion filiale au macadam, territoire imaginaire qu’occupent gavroches à Paname, minots à Marseille. Aubervilliers, dont nous ne connaissions, de nom que le Fort et les clichés sur une banlieue sale et sans attraits, devient une personne lyrique, plantée fièrement face au grand Paris des poètes.

« Auber, ne t’inquiète pas…

Même si Paname nous fait de l’oeil, on revient toujours au bercail.

On à le sang chaud alors sans nous, on à peur qu’Auber caille !

C’qui ne nous tue pas, nous rend plus fort, pour toi je serais toujours un renfort.

Un rempart contre les faux. Ma ville mon phare ! Ma ville mon fort !

Car depuis le premier jour cette ville me colle à la peau.

Depuis la première nuit, elle colle à mes godasses !

Auber ! Quand sur toi la nuit tombe, alors je l’à ramasse,

L’à couche sur le papier, et je l’à regarde en face… »

Derrière le vers qui claque, par la force de la harangue d’un poulbot de ZUP, par l’élégance voyoute du bagout, le public voit monter la foule des habitants anonymes : ceux qui tiennent les murs, ceux qui portent les poubelles, ceux que l’on ne stigmatise, que l’on menace du karcher à l’occasion et que l’on abandonne ordinairement au mépris de TF1. Voilà pourquoi on dit du slameur, comme d’un élu de la République, « qu’il représente » sa cité. Car cet art est génétiquement politique. Slam cette poésie qui vous halpague, joue du sens des mots et surjoue des assonances pour exprimer avec une apparente brutalité — qui cache l’art — la conscience collective. Le slam, c’est l’esprit authentique d’un hip-hop sans la bande son, le flow du rap sans le bit. Hocine Ben vous dira que c’est aussi « prendre l’espace partout où on est », son admiration pour des auteurs négligés comme Jules Jouy. Il vous dira les mots devenus impératifs par le silence des parents, balles perdues de la Guerre d’Algérie, valises de l’immigration, nés de la panique d’une mère algérienne dans le Paris de Papon, la rage de l’humilité des ouvriers «  ma mère flippait de la police, flippait du facteur, pour elle, c’était le président de la République », le gamin des rodéos mort en mobilette, « les pauvres dans leurs réserves, en banlieue », et puis un certain « couvre-feu » qui soudain fait remonter et brasse toutes ces histoires.

Hocine Ben, porte son printemps des poètes, celui d’une lyrique héritée de Villon, de la chanson réaliste. Mais là, merci, c’est du contemporain, « Un auteur comptant pour rien ? » comme il se dit. Cadeau d’un petit gars distingué, du côté de la joue droite par l’estampille des mauvais garçons et du côté de l’âme par la grâce de quelque muse immigrée dans une cage d’escaliers. Hocine Ben, c’est surtout voix de l’ « en-bas » social, ce territoire magique et non cartographié de la conscience. Comment décrire cette contrée ?

 « D’ou je rap ? D’ou je slam ? Quand j’répondrais à cette question…

P’tèt que finalement j’livrerais moins mes fictions,

Mes brèves de trottoir et j’laisserais aux sociologues,

Le soin d’vous raconter c’que j’vous susurre prés du lobe ».

David Langlois-Mallet

Politis 893 mars 2006

Chanson. Astier, rêves de comptoir

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On aime l’élégance de son bagout, la parfaite classe de sa dégaine gitane, ses chansons sans
filtre, ses brèves de comptoir sardoniques au fumet libertaire, ses chansons à abus dangereux, son swing fuligineux et son fume cigarette. Astier chante dans les bars ses airs allègres et gouailleurs. Tournée générale !

Astier, on le connaît depuis toujours. Intemporel comme Paris. Grand chat efflanqué, il
traînait paraît-il déjà sa mandoline avec la bande à François Villon, du côté de Monfaucon. Ses traits
fatigués de nuiteux, on les a croisés, dans les petites rues de la Cité, au Cabaret de la Pomme de
Pin. Ses cheveux frisés on les a entrevus au comptoir après le couvre-feu. Il laisse miauler son violon
en vrai Paganini et comme pour ce dernier, il flotte autour d’Astier une aura, quelque chose du
mystère sulfureux d’une permanente jouvence. Astier, c’est pas naturel !

En tout cas, en ce début de XXIe siècle, il sort des CD, forcément. Sur une musique allègre et sautillante, d’une qualité remarquable (gracias aux frères Sakarine pour les cordes), sa voix gouailleuse, pleine de cet esprit, vif et social du pavé pantruchois nous en lance de bien bonnes. On connaissait le « Dentiste des
Beaux Quartiers » qui prend son pied au fond des gosiers et l’on savait que l’on est éthylique
lorsqu’on voit « des moustiques qui s’enc… », on raffolait de « La Squelette » :

« Quand tu seras mourue / Je garderai ta squelette / Au fond d’un placard / Et quand il fera noir… Au creux de tes orbites / Je planquerai mon shit / Sur tes omoplates / Je ferai cuire des tartes / Avec ta mâchoire / Je ferai un encensoir / Avec ton radius / Un Stradivarius ».

Le voilà revenu à nos oreilles avec « Les gens sont devenus oufs », frère de vigne du swing et des délires d’un Boris Vian qui aurait trinqué le coup de trop avec Boby Lapointe. Ce coup de trop, on l’ingère aussi, avec lui, au bar de Tchernobyl, entre les hamsters géants et les moutons qui aboient. Au comptoir en sa compagnie, on retrouve l’enfance, on en apprend d’ailleurs de belles, des vertes et des pas mûres que « y’a des cas catastrophiques, que même les écolos, pour pas semer la panique, y parlent pas à la radio ».

Dans ce monde « devenu Ouf », et avant de reprendre le populo « viens pou poule, viens pou poule, viens » il emmène sa souris en carrosse. Lancé sur les routes à « 30 à l’heure » mais 200 syllabes
minutes, comme notre assiette dans la bio-science, il croise « des cochons siamois à deux langues
et des foies pour faire du cervelas pour dyslexiques dans les champs des lapins mutants qui miaulent
en volant dans les radis géants, c’est transgénique ». Derrière lui « il entend déjà les prions qui
klaxonnent » et nous, nous sommes dans la même auto !

De quoi raconter, avant le coup de l’étrier, sur les hommes-grenouilles qui grouillent « In the désert ». Politique, il l’est assurément et d’un côté qui nous place tout de suite en sympathie, mais c’est toujours à l’apéro qu’il sévit. Et puis, d’un air qui te dit aussi dans une haleine de Smirnoff, que la vie c’est bêtement plus important que de se prendre au sérieux. Cet été, on le récupère en tournée, forcément générale, mais il faudra dégoter soi-même sur son site le rade ou passer en sa compagnie la mémorable soirée. On s’y jettera un petit « rêve de comptoir » de chez derrière les fagots, histoire que le bonhomme Astier tache nos songes bachiques, avec son CD grand crû .

David Langlois-Mallet – POLITIS 2005

Chanson – Thomas Pitiot, griot du 9.3

Pitiot

St Denis, Bamako, Paris… Thomas Pitiot invente une chanson française du monde.

Oh vous les heureux coquins qui ce soir écouterez Delerme… Tirez sur le parisianiste, sortez du formatage pub, de la culture IKEA ! Et tendez plutôt l’oreille à Thomas Pitiot, ce qui est arrivé de plus audacieux à la chanson française depuis Trénet. Pas que ce chien fou égale déjà les maîtres fous chantants. Mais parce que son beau talent tente la synthèse la plus hardie et la plus politique entre une chanson populaire de bonne souche et les musiques du monde. Paroles ancrée dans une France sociale sur des refrains riche d’ailleurs… Un style captivant qui déconcerte les puristes de la chanson française, comme les amateurs de groove. Une vigueur nouvelle, puisée dans un quotidien exotique, nous raconte t-il dans des spectacles où il se joue avec beaucoup de finesse de nos préjugés : « J’ai grandi loin d’ici… derrière le Périph, dans un pays qui s’appelle le 93… ». Ce 9.3. fantasmé, que TF1 nous montre peuplé de flics et de Caillera, Pitiot nous chante qu’il reste d’abord un quotidien oublié. Celui des bonheurs poétiques des jours de la « maicresse d’école » croulant sous les avalanches de bisous édentés en contraste avec « les langues de pierre, cœurs de vipères, qu’on jamais rien donné, qu’on jamais rien offert diront du mal des fonctionnaires »… Celui des colères de Raja l’équipière en grève de Mc Do, qui « rêve d’un bonheur sur place ou à emporter », de Momo le SDF-intello des squares, qui touche le RMI (Rente au Métier d’Intellectuel), cite Baudelaire et insulte, incompris « les statues toutes nues, (qui) c’est bien connu, ne parlent que le grec ancien ».

Chroniques de la misère d’en-bas au temps de Raffarin, où les ouvriers ont le blues, même si sous le bleu la peau est noire, mais aussi chronique de richesse. « Parce qu’en donnant des cours d’alphabétisation, des gens m’ont donné de découvrir un Mali et un Sénégal qui n’est pas celui des expos d’art. Je me dis qu’il faut renvoyer l’ascenseur, ne pas profiter de toute cette richesse tout seul » dit-il. Thomas a le bon coeur de ne pas nous chanter sa culture, mais de chanter depuis sa culture, tous ceux qui tombent sous son regard gourmand. Encore une différence avec les petits malins qui citent France Inter et Télérama dans leurs chansons qui ne troublent rien, Thomas nous parle d’une humanité qui n’est pas à la fête. Il puise ainsi à une source infiniment plus riche que cette jeune scène qui se contente d’épier, complice, les frémissements de son nombril. Une chanson politique aussi parce qu’elle renouvelle les représentations. Ainsi sa prostituée, n’est pas une image folklorique reproduite de Brassens, mais la « petite craquette » des boulevards extérieurs. Pitiot nous donne à partager, différement, son intimité « ta grand-mère t’avais nommé ma violette, les mecs s’en moquent à la porte de la Villette ».

On dira que Pitiot le jeune (son père Gérard en est un autre) n’est pas encore assez exigeant avec tous ses talents ? Le public et la critique seraient bien inspirés de l’être au moins autant.

David Langlois-Mallet

www.thomaspitiot.net

CD La terre à Toto, T’inquiète production

Article paru dans Politis, 2005

Bringuebal, la Folie en tête

Bringuebal

Baluche : Bringuebal, la folie en tête

Au Bringuebal à Ménilmontant, l’esprit de fête se nourrit de ses racines urbaines. Néo-popu ou post branché ?

Comment cela se passe-t-il près de chez vous ? On veut dire, l’esprit de fête… Où-est-il ? Comment se porte-t-il ? Avouez, qu’en ville ou dans les champs, des soirées légères, enlevées, à la fois joyeuses et bon enfant, ne nous clignent pas du lampion à tous les carrefours. Allez, disons le mot, entre plaisirs sur télé-commande et rires plus ou moins tarifés, nous vivons une époque confortablement sinistre. C’est pas nos ans 2000, qu’on appellera les Années folles ! Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si certains jeunes urbains, déçus par la joie qu’on nous propose, s’amusent à brocanter des éléments à ces temps oubliés pour recréer de la complicité et de la rencontre. Norbert Bouche, l’un des instigateurs d’un baluche à chansons nommé le Bringuebal, pour être un fêtard, en parle très bien : « les parisiens ont en commun de venir tous plus ou moins d’ailleurs, du coup, on se recrée nos racines urbaines. Certains cherchent vers l’Amérique ou l’Afrique, nous, plutôt vers un Paris plus ou moins mythique des arrières grands-parents, quand la musette et la chanson française se mélangeaient au swing manouche et à l’accordéon italiens ».

Ainsi est né le Bringuebal, d’une conversation entre amis à un collectif d’artistes, à la recherche d’une autre fête. Son idée, rapprocher les artistes du public, avec des chansons chantables et dansables à la fois. « On jette les chansons qui ne nous font pas danser ! résume Norbert. C’est un esprit guinguette sans les bords de Marne, musette sans le côté virtuose de l’accordéon, on préfère oublier un peu les musiciens pour renouer avec la fête » dit-il.

Car au Bringuebal, la sono n’écrase pas la fête, l’orchestre et le chanteur ne sont pas omnipotents. Du coup, la vie regagne les parterres. Grâce aux gros cahiers de paroles qui circulent, on y chante comme on y danse. On gigote à deux comme on s’époumone ensemble, dans un bel état d’esprit. Sans en faire des tonnes. Histoire de se dire qu’on peut trouver la complicité des fêtes amicales entre inconnus de la ville.

Depuis la rentrée, le Bringuebal a planté son estrade du côté de Ménilmontant, chaque dernier samedi du mois, au Studio de l’Ermitage. Pas évident en effet de trouver une salle dans cette fichue ville embourgeoisée, quand on veut que le tarif de l’entrée n’en contredise pas l’esprit. Ici ce sera 7 euros. On transige un peu pour l’un des rares petits lieux bien vivants. Que vous vous sentiez l’âme d’un de ces néo-parisiens, popu de conviction et de CDD, branchés à leur corps défendant, ou que vous ne vous déguisiez en titi ou un gigolette que pour un soir, ce baluche pas chien, pas snob, pas regardant, pas bégueule, vous tend par la main pour la nuit. Une java avec mézigue ?

David Langlois-Mallet

Le Bringuebal, bal à danser à tue-tête, Studio de l’Ermitage, 12, rue de l’Ermitage, 75020 Paris. http://www.bringuebal.com

www.studio-ermitage.com

Politis 875 – Nov 2005

Revue Cassandre : « Qu’appelez-vous Culture ? »

CassandreRevues : « Qu’appelez-vous Culture ? »

La revue Cassandre porte l’ambitieux projet de réactiver aujourd’hui une question millénaire. Elle fête ses dix ans.

« La Culture ? Mon cul ! » pourrait lancer à la manière de Raymond Queneau une sale petite gamine qui vient de fêter ses dix ans. La petite peste se nomme Cassandre. Une revue mensuelle dont les pages bicro, rouges et noires, abritent, chichement mais crânement, l’ambition la plus hardie du paysage de la critique culturelle. Là où tant de rubriques se résument à relayer la pub — tant l’intention de leurs journalistes semble une injonction : « achetez… » — où à entretenir le savant mystère de la supériorité distinguée du rédacteur. Cassandre s’adresse à ceux des lecteurs qui ne veulent pas de réponses, prête en 5 mns au micro-ondes, à des questions comme « Que “faut-il“ voir cette semaine ? », « De quel film parle t’on ? » « Qu’écoute t’on ? » etc… Bref, comment alimenter la consommation culturelle mainstream, vers les bacs à FNAC les plus proches.

Cassandre, en un sens anti-Télérama, renverse la question culturelle par une question politique. La revue se demande où et comment, les questions qui agitent notre société, rencontrent un art vivant d’aujourd’hui. Un art exigeant, qui sache nous troubler, faire sens, réactiver en nous les valeurs intemporelles de notre humanité. Mais la revue, à l’heure du triomphe des hypermarchés culturels et des clubs privés, ne limite pas à un guide des petites épiceries fines ouvertes la nuit pour les heureux consommateurs d’art bio. Cassandre entend donner des repères, dans une société où les intérêts privés les confisquent, pour jalonner notre propre aventure culturelle et politique. Elle débusque bien sur les endroits où « ça » se passe, ces points de contact (troupes, lieux, artistes, penseurs..) entre l’exigence artistique et le désir d’humanité, autrement dit un art politique. Mais surtout elle en explore les processus avec l’ambition de doter le lecteur d’un solide bagage.

Une ambition non usurpée d’être une école de pensée critique, que ne limite que le goût de son équipe pour ces petites querelles, qui brouillent parfois ses plus grands combats, et l’usage d’une verve salvatrice qui ressemble parfois à de la grandiloquence. Des petits défauts, à l’aune de notre exception culturelle française dont elle pose la critique radicale : « un système de relations marchandes et/ou pseudo-élitistes qui ne nous laisse d’autre choix que d’être clients, initiés, ou exclus » exécute plutôt qu’il n’écrit Nicolas Romeas, le directeur de la revue en introduction à l’ouvrage de référence « 1995-2005, 10 ans d’action artistique » qui vient de sortir en guise de bougie d’anniversaire. Une petite lumière, lampe tempête, qui porte loin « un art préoccupé de son temps, qui recrée artistiquement dans l’instant où il est vécu la communauté humaine actuelle et immémoriale, la vraie, celle à laquelle j’appartiens » écrit Romeas, « celle des tragédies et celle des slammers »

David Langlois-Mallet

Revue Cassandre Tél. : 01 40 35 00 33 distribution Co-errances

Site de la revue : http://horschamp.org

Edition :1995-2005, 10 ans d’action artistique avec la revue Cassandre, éditions de l’Amandier, 20 €

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Chanson. Polo, oiseau de printemps

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« Au fond des sombres bois remplis de bogues de châtaignes / D’aiguilles de sapin pointus qui crissent sous les pieds. Longtemps vous vous êtes connus et avez respiré / Le vent du soir et les yeux verts de la forêt qui saigne. Les feuilles de figuier vous ont cent fois servi d’assiette, / Les vieilles casseroles n’ont pour vous plus de secret, / Vous qui savez vous contenter de couleuvres en été, / de poêlée de girolles et de joyeuses disettes. / Ô quel beau mariage ! Quel joli mariage ! ».

L’époque n’est pas légère, en manque d’inspiration ?

Alors, cédons l’oreille à l’élan poétique du prochain disque d’un ex-rocker en marronage durable dans la douceur de la chanson, Polo. « Polo-ex-satellite » puisque l’épithète du nom de son ancien groupe le poursuit, et que cet « ex » est devenu sa particule, nous offrira en février 17 chansons et poèmes. Un CD — enregistré en public il y a quinze jours— dans le plus simple appareil voix et guitare avec pour seul accompagnement les ronflements d’un violoncelle qui lui donne profondeur rustique et éclat baroque. Une « variété », dans sens le plus éloigné de celui de « produits marketing » façon Star Academy, plutôt la palette de sentiments et de pensées d’un homme, mises en ritournelles inspirées et en vers.

Chanson à l’amour immortelle dans lequel on n’a pas plongé, pamphlet en « swing baroque » à l’amante Jet-seteuse inspiré par La Bruyère et Molière (Célimène). Confession lucide sur la trahison adultère d’une amitié de couples. Souvenirs récents des années à filles, où derrière l’érotisme, pointe à la maturité des regrets d’anciens poètes. Souvenirs « Douce France », des grands-parents ruraux qui sont ceux des petits garçons de l’époque (Petit Français). Une certaine fascination aussi pour l’irruption dans ce décors des années 70, des belles négresses au charme hautain et aux coiffures travaillées. Tendresse pour les clodos du coin, ironies duelles pour les consommateurs, comme pour les précaires de ville. Enfin, une forme de perfection dans le bonheur profond et léger qui émane des cinq couplets de ce « Beau Mariage », inspiré par l’amitié et un bonheur de vivre aux couleurs châtaigne, sur laquelle plane l’ombre bienveillante de Brassens.

Quelle annonce heureuse !

Cet album, nommé » Planète Sun », peut-être pour intégrer à l’orbite monacale de sa création, les amis avec qui il a plaisir à partager la scène (Nery, Ignatus, Les Ogres de Barback…). La sincérité délicate de notre Polo, fleurie façon terroir ou accompagnée à la Ménilmuche, en trouvant l’issue de ses années post-rock, fait échos à nos désirs verts pomme et rose bonbon d’émotions printanières. Son goût peut encore se raffiner ? Ça ce fera, au contact des auteurs du XVIIe, de la musique baroque et d’un peu de rigueur sur la prononciation des « é » et des « è »… Mais, bordelais d’origine, c’est un Polo de garde. Son univers d’émotion de vivre prend aussi racine sur Internet. Là, Signe des temps, l’artiste descend de son piedestal romantique pour y animer sa petite légion de fidèles et sa galerie virtuelle de ré-création, de dessins éroticomiques. Art porno joyeux dont l’humour rappelle celui de Dubout.

Polo, oiseau d’automne, nous annonce le printemps, au moins au fond des cœurs. Douceurs qui contrastent avec les rudesses, Bushères, Sarkosyenne ou météorologiques, que nous essuyons. Il est le bienvenu !

David Langlois-Mallet, article paru dans Politis Janvier 2003

http://polo.a.paris.free.fr/

Culture en résistance : l’autre Renaissance ?

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« Le bonheur est dans la résistance » écrivit un parolier populaire au nez creux en matière d’air du temps. Ou, que se cache t-il, autrement dit,  qui nous concerne de près derrière tous ces phénomènes culturels disparates, entrés en résistance ? Quelles sont les logiques à l’œuvre derrière ces cultures dites « alternatives », « populaires », « émergentes » etc… ?

Tendance
Peut-être, à une époque pas trop lointaine, l’encartement et surtout la parole militante, à la scène ou sur un air de guitare, fondaient-ils la démarche de « l’artiste engagé » sur le modèle de l’orateur politique… Aujourd’hui, à côté de cette révolte explicite — qui existe notamment dans la chanson — on observe des formes d’engagement culturel bouillonnant d’inventivité qui correspondent aux formes de la conscience sociale, politique et même économique, dont elles investissent  les champs, à leur façon. Si les mots ont perdu de leur pouvoir au pays de Voltaire, c’est probablement, dans notre post-mitterrandisme, que la pensée du moment, lorsqu’elle est en mouvement, fructueuse et active, est particulièrement attentive à un autre champ, celui des pratiques, à une certaine cohérence entre paroles et actes, voir à un feeling. Certains y verront un reflux de la politique, c’est en tout cas une transformation. Une Renaissance, peut-être.

Ces nouvelles pratiques de l’engagement que l’on repère et expérimente dans un grand nombre de dynamiques en cours dans ces cultures dites « alternatives », sans préciser à quoi. Que l’on qualifie de « jeunes », même si, du cœur des nouvelles générations, elles restent ouvertes à une jeunesse à la Tintin, où chacun peut trouver sa place.  « À la marge » ce qui est insultant pour des phénomènes qui sont au cœur de la société (ou bien est-ce un lapsus qui, parce qu’il vient de l’Institution, traduit l’éloignement de l’Etat ?)… CultureS surtout, au pluriel, car nos vieilles habitudes jacobines devront bien réapprendre à penser dans la diversité quand dans nos quartiers comme nos représentations, cohabitent et se bousculent plus qu’avant, les représentations venues de toutes les régions du monde, époques de l’histoire et systèmes esthétiques nées des formes musicales (techno ou rap, rock et reggae ne sont pas que des musiques). On aurait pu parler de cultures actives. Mais quel terme rend compte de ce qui peut se passer, ici ou là, dans certains squats, mouvements sociaux, l’antiglobalisation, la jeune scène, du graph, les artistes de rue, dans les caves des téCi, les bars musicaux, sur certains sentiers du web, dans de petits lieux alternatifs un peu reconnus, voir jusque dans l’évolution, éminemment culturelle, des relations humaines, amicales ou amoureuses. Bref, dans un renouveau des cultures populaires, marquées par la volonté de résistance ? Alors résistons au logo. À la définition d’une école, ou la dénonciation à l’admiration générale de grands artistes. À la facilité commerciale du concept, préférons la difficulté à les saisir qui est peut être une chance de préciser ce dont on parle. Essayons de reconnaître des tendances à l’œuvre en relevant, ici ou là, des indices de leur présence.

Lieux
Mettons-nous à la recherche d’endroits où « cela » peut se passer. « Cela », c’est une rencontre entre une humanité et des pratiques artistiques, une élaboration culturelle ouverte à ceux qui l’entourent. Des lieux possibles parce qu’ils ne sont pas construits sur le mode de l’espace privé avec ses barrières réelles et tarifées (droit d’entrée) ou symboliques (vigile, regard en biais des galeries d’art, propriété de celui qui paye et possède le territoire, juge du droit d’accès, etc…). À la recherche de ces espaces privilégiés, on trouve les quartiers populaires mixtes (l’est parisien par exemple), parce qu’ils sont humainement plus riches, divers, multiculturels, et fourmillent de lieux ouverts, bars culturels, squats et petits lieux de culture. Entre de « beaux quartiers » (de quelle beauté parle t-on ?), vidés de leur substance, transformés en galerie marchande obscène ou en musée glacé (qu’on veuille bien prendre le temps de regarder ce qu’est vraiment le quartier Latin) et les quartiers délaissés, où l’injustice et la souffrance se donne de façon plus brut(e) et dont l’humanité reste d’un accès codé.

Démarches
Entrons dans cet atelier à Belleville, Velasco-Meller, dont les artistes choisissent de se retourner sur le regard des habitants du quartier plutôt que de rechercher l’approbation du marché, des critiques et des galeries. Ou chez ces artistes à Montreuil qui avec l’association Pulsart travaillent avec les gamins du 93, ou avec des prisonniers et d’autres publics délaissés et font ainsi jaillir une créativité brûlante. C’est dans un coin de Ménilmontant, le Théâtre de Fortune, qui ouvre de longs mois une scène gratuite, avec des programmations vraiment intéressantes mais est aussi un lieu de débat, de répétition, une maison du peuple dans un squat sous la menace des pelleteuses. C’est une compagnie de théâtre qui promène les gens dans le noir et leur chuchote à l’oreille, une autre qui joue en appartement, parce qu’elle recherche cette même proximité et aussi parce qu’elle n’ont pas de salle. On voit de nombreux artistes qui diffusent, parfois par internet, leur œuvre, leurs pensées en forme no-copyright, sans prétention mais non sans talent comme Katerine Louineau et ses K-lignes. Les Femmouzes T, chanteuses des rues toulousaines passées à la scène, qui refusent les budgets qu’on leur propose : « dépenser de l’argent public, pourquoi faire ? » Ce sont des artistes du quartier Arnaud Bernard de Toulouse, les Fabulous Trobadors, qui lancent les repas de quartier. Tel squat (mais pas tous) recherche le travail en atelier, tel autre une alternative à la galerie ou à la boîte de nuit, celui-là un rapport différent au quartier. Yannick Jaulin dit qu’il a choisi de dire des contes sur un thème difficile, la mort, parce qu’il pense que la société est paralysée sur ce sujet. Bureau d’Études crée des plans de ville sous un angle abstrait et figure à la fois « le droit et les interdictions », puis trouve plus de sens à s’investir à corps perdu dans l’organisation du camp No-border. Sous leur chapiteau et autour de leurs chansons époustouflantes, les quatre frangins-et-gines des Ogres de Barback construisent un réseau indépendant. Et dans cette petite épicerie, « l’arabe du quartier », on écarte quelques jours boîtes pour chat et paquets de lentilles, pour une expérience avec des vidéastes. Qu’ y a-t-il d’intéressant là-dedans ? L’épicier ne l’est-il pas autant que les artistes ?

Centralité des pratiques
L’identité profonde de toutes ces expériences et ces créations — de ses vies — s’attache à la recherche d’autres pratiques. On fait avec d’autres publics, en se débrouillant pour que ceux qui d’habitude sont exclus, puissent en être. On fait avec d’autres moyens, un autre rapport, d’autres lieux. « Autre » que les conventions, autre que ce qui habitue au fonctionnement routinier de la société. Tout ce qui peut casser l’habitude semble susceptible de faire naître un instant de pensée autonome chez le spectateur, devenu spec-acteur. De créer un lien différent de la relation figée artiste / public ou de sortir celui qui vient, petit bout de société, de son attentisme. De casser les rapports convenus. Accepter que les choses soient là où on ne les entend pas. Comment échapper au produit culturel et à la démarche marketing ? À la mécanisation ? Y a t-il des archétypes, des modèles ? Plutôt des démarches dont la convergence peut faire penser qu’une véritable culture est en train de naître.

Contre-pied ?
« Autre » que quoi ? Alternative à quoi, résistance contre quoi ? «Devine ! » devrait-on répondre. Alternative à une société dominante dans laquelle on ne sait plus bien si l’idéologie de la consommation et celle du repli sur soi forme deux options, ou les deux faces d’une même dictature molle. « Autre » qu’une société à la fois moutonnière et égoïste mais volonté de faire dans le sens d’une certaine logique humaine, individualisé mais reliée au collectif. On pourrait presque imaginer un tableau :

Commerce / Gratuité
Récréation / Sens
Tourisme / Local
Standard / Cultures du monde
Ciblage / Ouverture
Centralité / Réseau
Autorité / Autogestion
Masculinité / Parité
Privé / Public
Etc…

Un tableau que l’on peut retourner. Il est amusant d’avoir une lecture de la société dominante, dans l’exaltation des valeurs inverses de la culture alternative résultat… presque aussi flippant qu’un prime-time sur TF1.

Du côté des militants
On peut même penser qu’il n’y a qu’un mouvement, artistique et mouvementiste, ( !) (militant ? activiste ?) tant l’évolution est parallèle. Les mouvements qui prolongent 68 substituent aux discours la vigilance sur les pratiques et des générations, que l’on dit incultes historiquement, ont en mémoire les erreurs à ne pas recommencer. Reclaim The StreetS, Aarrggh ! ! etc… veulent faire réfléchir plutôt que prendre le pouvoir. À Dijon les anarcho-punks de Maloka ouvrent squats sur squats et expérimentent un vivre-ensemble politique. Et la réinvention des cabarets politiques, après le 11 septembre, n’est-elle pas le fait des artistes de Jolie Môme ? À côté, ou en plein dedans, les formes de représentation qui s’élaborent au MIB, entre répression policière et hip-hop : est-il culturel ou politique de faire émerger l’idée, sur un tract ou en free style, que « la justice coloniale s’est transposée aux banlieues ? » Les jeunes qui montent le Festival des Résistances et des Alternatives, organisent concerts, débats politiques ou expérimentations de désordre urbain. Vous avez dit frontière ? Quelle frontière entre happening et manif aujourd’hui ? S’il n’y en a pas dans la forme, c’est dans le sens qu’il faut la chercher, dans l’intention.
Dans ces groupes, les questions les plus actives sont celles des pratiques internes : convivialité, politique festive, parité, démocratie, non violence etc… Le militantisme recherché (qui choisit pour s’exprimer la chanson, le dessin, le carnaval, le théâtre de rue etc…) se veut moins « efficace » que tourné constamment vers l’art de vivre politique du collectif. Car l’important y est peut-être d’abord ce que les gens vivent : la pratique encore. Même si on ne peut que rarement parler d’art dans les pratiques des mouvements militants (oui, mais alors ne dirait-on pas qu’ils sont artistes ?), où est leur frontière avec des groupes musicaux qui finissent par présenter leur liste aux élections, comme Zebda ? N’est-ce pas d’un même mouvement qu’il s’agit ? D’une même pensée, d’un sens, décliné sur des champs différents ? D’ailleurs tout cela ne finit-il pas, en manif ou en soirée, sur l’air « Motivé, motivé »…

La question du sens
La tendance est repérable à certains comportements, mais io n’y a pas de recette, de « concepts », dont pourraient s’emparer des opérateurs commerciaux ou institutionnels pour reproduire du sens (il semble que cela leur soit aussi difficile qu’à un dirigeant politique ou économique de produire du sens social). Mais quelque chose est à creuser. Pourquoi parler des SDF ? Aller dans les prisons ? Rechercher le contact du quartier ? S’intéresser aux jeunes des cités plutôt que de les désigner à la vindicte publique ? Pourquoi se préoccuper des exclus de ceux que la société rejette, les vieux, les gamins, les quartiers populaires ? etc… . Pourquoi cette intention a t-elle du sens, plutôt que de se demander quel marché est à conquérir, ou comment maintenir ses petites positions en faisant trébucher untel ? Contentons nous ici de répondre : « Parce que ». Sans plus de prétention. Et renvoyons chacun à son bouquin d’éthique favori, à son bénitier, à son manuel de sociologie ou à ses éphémérides… sa façon de se débrouiller avec ce mystère de notre humanité. Nous pensons que le cœur du mouvement est dans la sincérité d’intention de ses acteurs. Sincérité artistique, qui manifeste aussi un sens subtil de son intérêt : « jouer dans une salle où les gens ont payé 20 euros l’entrée, non merci ! Bonjour la gueule du public dans ces lieux là ! Je préfère de loin les petites salles » s’exclamait par exemple Akosh. Mais sincérité d’abord d’artistes ou d’associatifs  qui se pose simplement la question de ce qu’ils peuvent faire de bien avec leurs moyens dans ce contexte. Échos à la belle angoisse d’un José Valverde : « Ai-je assez dit que le monde comme il va ne peut pas aller ? »

Contexte
Qu’on se rassure, on reste libre de penser que la création et la culture n’ont rien à voir avec notre époque. Que la culture, c’est un peu de musique que l’on ajoute dans une convention d’entreprise, une expo d’un peintre mort pauvre (mais très coté) qu’il faut voir, le livre de la rentrée ou de l’été. Quand les richesses les plus phénoménales jamais détenues par l’humanité se concentrent entre quelques mains alors que la pauvreté explose à milliards, que les médias nous habituent à l’idée de la mort de la planète, qu’un zigoto au fond d’un laboratoire, ou un autre, élu par des mafias, peut changer la marche de l’Humanité, voire l’interrompre en appuyant sur un bouton. Quand le pouvoir économique s’est constitué en force méta-politique depuis ce que l’on commence à appeler « le coup d’état de l’OMC » et se dote aux travers des États (qui ont échappés à leurs citoyens et dont on se demande s’ils forment une entité distincte) et des médias de moyens de contrôle considérable sur les individus au nom de leur sécurité ou de leurs loisirs. Est-ce un hasard si c’est au Président de la Commission Culture du Parlement Européen, Michel Rocard, qu’il revenait de dire que « certaines mafias ont trois ou quatre fois le PNB de la France et disposent de tanks et de sous-marins » ?

Libres de penser que ces considérations doivent rester sans rapport avec l’évolution culturelle — puisqu’elles ne sont même pas politiques, si l’on en croit nos énarques, qui planchent sur l’équation entre critère de convergences et taux de croissance. Que nos murs bardés de digicodes, (de caméras de surveillance, de reconduite aux frontières, de vigiles et de normes de sécurité…), construits entre deux mondes, dans la même rue, sont sans rapport avec nos propres cloisonnements. Que le fait de s’habituer aux SDF dans la rue, que nos comportements avec l’Autre (autre fortune, autre âge, autre culture, autre richesse, autre sexe, autre couleur etc…)  sont sans conséquence pour notre humanité et sans rapport avec le retour de l’extrême-droite. Nous ne savons pas si les nombreux opérateurs culturels et les pro du marketing du moi ont encore de beaux jours devant eux. Ce qui est certain, c’est que le choix d’une logique ou d’une autre signifie une société déchirée, où les passerelles sont peu nombreuses en dehors de la fête par exemple.

Pratique de l’exclusion
Une jeune femme qui venait de faire émerger son « petit lieu » de culture, essayait d’expliquer son parcours par une précarité « à 80% subie, à 80% choisie ». Cette phrase, combien de jeunes artistes, militants, chercheurs, intellos-précaires, la comprennent de l’intérieur ? C’est une signature de génération ! Entre les forces du marché qui n’en veulent pas et des institutions qui les snobent, un verrouillage de la société sur le modèle de l’homme blanc, quinquagénaire… Les pratiques de la recherche, de l’exigence, impliquent une expérience pratique de l’exclusion qui rapproche les modes de vie de ceux qui possèdent une richesse culturelle et de ceux qui subissent une pauvreté matérielle. Les squatteurs, le mouvement des free parties, les jeunes des cités, les artistes de rue, les bars musicaux etc… sont comme les SDF, les sans-papiers et les autres exclus, priés de circuler. « Oui, mais pour aller où ? » disait l’un d’eux, à Amiens, contraint de déménager. Ils sont là parce qu’on les empêche d’exister. Pourquoi certains ont-ils moins le droit de respirer que d’autres ? Pourquoi certaines cultures relèvent-elles du label et d’autres de l’écrou ? Pourquoi le ministère de la Culture ne gère t-il qu’une partie de son champ et laisse t-il au ministère de l’Intérieur les arts de la rue, des squats, des bars musicaux ?

Quelles perspectives ?
Si l’on s’en tient au rapport de force, si l’on mise sur l’affrontement, cela se présente mal. Rien qu’en France, quelles peuvent être les « marges de progression » des marges ? Si le modèle culturel jospinien prêtait à sourire, que dire de l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement culturellement néo-pompidolien au temps de l’OMC ? La répression se fait depuis quelque temps plus violente, dans un conservatisme autoritaire décomplexé. La culture de contestation ne bénéficiera même plus de l’influence et de la fascination qu’avait sur la droite son aînée dans les années 70, tant son capital moral s’est perdu dans l’affairisme et le pouvoir. Du côté des conservatismes de gauche et des adeptes de la culture de distinction, par définition vides de sens, une violence symbolique se développe « contre le nouveau populisme ». Tout est à reconstruire dans une société qui fonctionne en cercles de plus en plus autonomes, n’ayant de compte à rendre qu’à leurs conflits internes. « Dans les éléments chaotiques de notre société, comme dans les éléments naturels, le geste ne peut plus tant être un geste de force contre les choses, que de composition avec les choses » écris Gibus de Soultrait, surfeur et philosophe le temps d’un ouvrage collectif avec les Périphériques Vous Parlent.

Un humanisme
On doit s’impliquer contre cette précarisation et essayer de faire évoluer les mentalités, le droit, ou les pratiques. Cela n’empêche pas de retourner la question : « au fait, qui est précaire culturellement ? » Car le revers de cette précarité, c’est une richesse culturelle. Les habitants des beaux quartiers ne sont-ils pas nécessiteux ? Culturellement ou humainement, ne vaut-il pas mieux habiter à la Goutte d’Or que dans le XVIe ? Ceux qui n’achètent qu’un art qui les conforte se condamnent eux-mêmes à fréquenter des artistes qui n’ont rien à rien à leur apprendre, sur un monde qu’ils ignorent. À quoi cela sert-il de trôner, déconnecté et dans l’ignorance ?

Réponse courante des artistes sur la question de l’engagement : « vivre comme ça est déjà un engagement ». Si les artistes en résistance n’avaient à répondre qu’à eux-mêmes, la plupart feraient le même parcours, « parce que c’est plus passionnant » disent-ils avec Nicolas Verken de la K’Tamaïr compagnie. À défaut d’une vie publique, ils s’offrent le luxe d’une vie d’intérêt collectif et tout simplement une vie intéressante. Mais quel gâchis que tous ces gens, riches et brillants, restent dans une certaine l’obscurité, alors que moins de tracas, un peu de moyens, de la lumière leur ferait tant de bien (et à la société  donc !), quand tous les ploucs du show-biz grillent sous les feux de la rampe. Ces artistes qui éprouvent la nécessité de transmettre une émotion porteuse de sens dans une période de crise grave,  ces militants convaincus qu’il est plus urgent de favoriser une prise de conscience collective que de prendre le pouvoir se retrouvent dans une convivialité populaire soucieuse de notre humanité ; ils savent qu’à grande échelle le problème politique est avant tout culturel. Espérons de jolis fruits d’art de vivre et de civilisation, car comme le disait joliment l’éditeur sonore Alexis Frémeaux. «La culture vivante, c’est la spiritualité des pays laïcs ».

Que du bonheur !
Jolie perspective, sa plus belle chance ne réside t-elle pas dans une certaine séduction ? Voir un hédonisme conscient. Entre des masses sous hypnose cathodique, une culture du profit qui génère une dégradation des conditions de vie, des rapports humains de merde, un dégoût de soi compagnon nécessaire des carrières « réussies ». on n’enlèvera pas aux artistes les moments de bonheur, et les bourgeois restent troublés de voir passer les gueux. La vraie séduction, c’est peut-être ça, tous les enfants ont rêvé d’être d’Artagnan ou Zorro avant de devenir épicier. On se rêve résistant, pas milicien, Même les buveurs d’eau de Vichy rêvent d’ivresse et ont des oreilles qui peuvent entendre cette petite musique de bonheur, d’intelligence, ou de liberté intérieure.

David Langlois-Mallet


(Article paru dans la revue Cassandre 2003)

Langlois-Mallet, Bojko, Cassandre

Langlois-Mallet, Bojko, Cassandre

La France d’en-bas vous salue bien !

Jean Bojko a des yeux pleins de malice, mais c’est à bras le cœur qu’il étreint son époque dans ce vaste champ humain qu’est la Nièvre, brassant, emblavant, fourgonnant de la grise, des idées, du sens, de l’autre, en vidant des petits rouges. Précaires, artistes, villageois, rurbains, personnes âgées, élus, entrent dans sa danse. En particulier ceux que les autres jettent et dont il relève l’estime et le talent : la Rmiste que les stages de formation bidon ne forment qu’au désespoir, le quinquagénaire au chômedu à qui tout dit : « Rase les murs, tu es la France qui perd », les habitants des champs que la sous-culture hertzienne cyanose à l’idée qu’ils ne sont que des ploucs plouquant de plouquerie… Avec eux, il monte des rêves, fait venir les meilleurs maîtres dans les arts libéraux et propose à tous une éducation digne du Courtisan de Balthazar Castiglione.

(cliquer sur le lien pour lire la suite)

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e-crits intimes et chuchotements au monde

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