Chanson. Polo, oiseau de printemps

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« Au fond des sombres bois remplis de bogues de châtaignes / D’aiguilles de sapin pointus qui crissent sous les pieds. Longtemps vous vous êtes connus et avez respiré / Le vent du soir et les yeux verts de la forêt qui saigne. Les feuilles de figuier vous ont cent fois servi d’assiette, / Les vieilles casseroles n’ont pour vous plus de secret, / Vous qui savez vous contenter de couleuvres en été, / de poêlée de girolles et de joyeuses disettes. / Ô quel beau mariage ! Quel joli mariage ! ».

L’époque n’est pas légère, en manque d’inspiration ?

Alors, cédons l’oreille à l’élan poétique du prochain disque d’un ex-rocker en marronage durable dans la douceur de la chanson, Polo. « Polo-ex-satellite » puisque l’épithète du nom de son ancien groupe le poursuit, et que cet « ex » est devenu sa particule, nous offrira en février 17 chansons et poèmes. Un CD — enregistré en public il y a quinze jours— dans le plus simple appareil voix et guitare avec pour seul accompagnement les ronflements d’un violoncelle qui lui donne profondeur rustique et éclat baroque. Une « variété », dans sens le plus éloigné de celui de « produits marketing » façon Star Academy, plutôt la palette de sentiments et de pensées d’un homme, mises en ritournelles inspirées et en vers.

Chanson à l’amour immortelle dans lequel on n’a pas plongé, pamphlet en « swing baroque » à l’amante Jet-seteuse inspiré par La Bruyère et Molière (Célimène). Confession lucide sur la trahison adultère d’une amitié de couples. Souvenirs récents des années à filles, où derrière l’érotisme, pointe à la maturité des regrets d’anciens poètes. Souvenirs « Douce France », des grands-parents ruraux qui sont ceux des petits garçons de l’époque (Petit Français). Une certaine fascination aussi pour l’irruption dans ce décors des années 70, des belles négresses au charme hautain et aux coiffures travaillées. Tendresse pour les clodos du coin, ironies duelles pour les consommateurs, comme pour les précaires de ville. Enfin, une forme de perfection dans le bonheur profond et léger qui émane des cinq couplets de ce « Beau Mariage », inspiré par l’amitié et un bonheur de vivre aux couleurs châtaigne, sur laquelle plane l’ombre bienveillante de Brassens.

Quelle annonce heureuse !

Cet album, nommé » Planète Sun », peut-être pour intégrer à l’orbite monacale de sa création, les amis avec qui il a plaisir à partager la scène (Nery, Ignatus, Les Ogres de Barback…). La sincérité délicate de notre Polo, fleurie façon terroir ou accompagnée à la Ménilmuche, en trouvant l’issue de ses années post-rock, fait échos à nos désirs verts pomme et rose bonbon d’émotions printanières. Son goût peut encore se raffiner ? Ça ce fera, au contact des auteurs du XVIIe, de la musique baroque et d’un peu de rigueur sur la prononciation des « é » et des « è »… Mais, bordelais d’origine, c’est un Polo de garde. Son univers d’émotion de vivre prend aussi racine sur Internet. Là, Signe des temps, l’artiste descend de son piedestal romantique pour y animer sa petite légion de fidèles et sa galerie virtuelle de ré-création, de dessins éroticomiques. Art porno joyeux dont l’humour rappelle celui de Dubout.

Polo, oiseau d’automne, nous annonce le printemps, au moins au fond des cœurs. Douceurs qui contrastent avec les rudesses, Bushères, Sarkosyenne ou météorologiques, que nous essuyons. Il est le bienvenu !

David Langlois-Mallet, article paru dans Politis Janvier 2003

http://polo.a.paris.free.fr/

Culture en résistance : l’autre Renaissance ?

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« Le bonheur est dans la résistance » écrivit un parolier populaire au nez creux en matière d’air du temps. Ou, que se cache t-il, autrement dit,  qui nous concerne de près derrière tous ces phénomènes culturels disparates, entrés en résistance ? Quelles sont les logiques à l’œuvre derrière ces cultures dites « alternatives », « populaires », « émergentes » etc… ?

Tendance
Peut-être, à une époque pas trop lointaine, l’encartement et surtout la parole militante, à la scène ou sur un air de guitare, fondaient-ils la démarche de « l’artiste engagé » sur le modèle de l’orateur politique… Aujourd’hui, à côté de cette révolte explicite — qui existe notamment dans la chanson — on observe des formes d’engagement culturel bouillonnant d’inventivité qui correspondent aux formes de la conscience sociale, politique et même économique, dont elles investissent  les champs, à leur façon. Si les mots ont perdu de leur pouvoir au pays de Voltaire, c’est probablement, dans notre post-mitterrandisme, que la pensée du moment, lorsqu’elle est en mouvement, fructueuse et active, est particulièrement attentive à un autre champ, celui des pratiques, à une certaine cohérence entre paroles et actes, voir à un feeling. Certains y verront un reflux de la politique, c’est en tout cas une transformation. Une Renaissance, peut-être.

Ces nouvelles pratiques de l’engagement que l’on repère et expérimente dans un grand nombre de dynamiques en cours dans ces cultures dites « alternatives », sans préciser à quoi. Que l’on qualifie de « jeunes », même si, du cœur des nouvelles générations, elles restent ouvertes à une jeunesse à la Tintin, où chacun peut trouver sa place.  « À la marge » ce qui est insultant pour des phénomènes qui sont au cœur de la société (ou bien est-ce un lapsus qui, parce qu’il vient de l’Institution, traduit l’éloignement de l’Etat ?)… CultureS surtout, au pluriel, car nos vieilles habitudes jacobines devront bien réapprendre à penser dans la diversité quand dans nos quartiers comme nos représentations, cohabitent et se bousculent plus qu’avant, les représentations venues de toutes les régions du monde, époques de l’histoire et systèmes esthétiques nées des formes musicales (techno ou rap, rock et reggae ne sont pas que des musiques). On aurait pu parler de cultures actives. Mais quel terme rend compte de ce qui peut se passer, ici ou là, dans certains squats, mouvements sociaux, l’antiglobalisation, la jeune scène, du graph, les artistes de rue, dans les caves des téCi, les bars musicaux, sur certains sentiers du web, dans de petits lieux alternatifs un peu reconnus, voir jusque dans l’évolution, éminemment culturelle, des relations humaines, amicales ou amoureuses. Bref, dans un renouveau des cultures populaires, marquées par la volonté de résistance ? Alors résistons au logo. À la définition d’une école, ou la dénonciation à l’admiration générale de grands artistes. À la facilité commerciale du concept, préférons la difficulté à les saisir qui est peut être une chance de préciser ce dont on parle. Essayons de reconnaître des tendances à l’œuvre en relevant, ici ou là, des indices de leur présence.

Lieux
Mettons-nous à la recherche d’endroits où « cela » peut se passer. « Cela », c’est une rencontre entre une humanité et des pratiques artistiques, une élaboration culturelle ouverte à ceux qui l’entourent. Des lieux possibles parce qu’ils ne sont pas construits sur le mode de l’espace privé avec ses barrières réelles et tarifées (droit d’entrée) ou symboliques (vigile, regard en biais des galeries d’art, propriété de celui qui paye et possède le territoire, juge du droit d’accès, etc…). À la recherche de ces espaces privilégiés, on trouve les quartiers populaires mixtes (l’est parisien par exemple), parce qu’ils sont humainement plus riches, divers, multiculturels, et fourmillent de lieux ouverts, bars culturels, squats et petits lieux de culture. Entre de « beaux quartiers » (de quelle beauté parle t-on ?), vidés de leur substance, transformés en galerie marchande obscène ou en musée glacé (qu’on veuille bien prendre le temps de regarder ce qu’est vraiment le quartier Latin) et les quartiers délaissés, où l’injustice et la souffrance se donne de façon plus brut(e) et dont l’humanité reste d’un accès codé.

Démarches
Entrons dans cet atelier à Belleville, Velasco-Meller, dont les artistes choisissent de se retourner sur le regard des habitants du quartier plutôt que de rechercher l’approbation du marché, des critiques et des galeries. Ou chez ces artistes à Montreuil qui avec l’association Pulsart travaillent avec les gamins du 93, ou avec des prisonniers et d’autres publics délaissés et font ainsi jaillir une créativité brûlante. C’est dans un coin de Ménilmontant, le Théâtre de Fortune, qui ouvre de longs mois une scène gratuite, avec des programmations vraiment intéressantes mais est aussi un lieu de débat, de répétition, une maison du peuple dans un squat sous la menace des pelleteuses. C’est une compagnie de théâtre qui promène les gens dans le noir et leur chuchote à l’oreille, une autre qui joue en appartement, parce qu’elle recherche cette même proximité et aussi parce qu’elle n’ont pas de salle. On voit de nombreux artistes qui diffusent, parfois par internet, leur œuvre, leurs pensées en forme no-copyright, sans prétention mais non sans talent comme Katerine Louineau et ses K-lignes. Les Femmouzes T, chanteuses des rues toulousaines passées à la scène, qui refusent les budgets qu’on leur propose : « dépenser de l’argent public, pourquoi faire ? » Ce sont des artistes du quartier Arnaud Bernard de Toulouse, les Fabulous Trobadors, qui lancent les repas de quartier. Tel squat (mais pas tous) recherche le travail en atelier, tel autre une alternative à la galerie ou à la boîte de nuit, celui-là un rapport différent au quartier. Yannick Jaulin dit qu’il a choisi de dire des contes sur un thème difficile, la mort, parce qu’il pense que la société est paralysée sur ce sujet. Bureau d’Études crée des plans de ville sous un angle abstrait et figure à la fois « le droit et les interdictions », puis trouve plus de sens à s’investir à corps perdu dans l’organisation du camp No-border. Sous leur chapiteau et autour de leurs chansons époustouflantes, les quatre frangins-et-gines des Ogres de Barback construisent un réseau indépendant. Et dans cette petite épicerie, « l’arabe du quartier », on écarte quelques jours boîtes pour chat et paquets de lentilles, pour une expérience avec des vidéastes. Qu’ y a-t-il d’intéressant là-dedans ? L’épicier ne l’est-il pas autant que les artistes ?

Centralité des pratiques
L’identité profonde de toutes ces expériences et ces créations — de ses vies — s’attache à la recherche d’autres pratiques. On fait avec d’autres publics, en se débrouillant pour que ceux qui d’habitude sont exclus, puissent en être. On fait avec d’autres moyens, un autre rapport, d’autres lieux. « Autre » que les conventions, autre que ce qui habitue au fonctionnement routinier de la société. Tout ce qui peut casser l’habitude semble susceptible de faire naître un instant de pensée autonome chez le spectateur, devenu spec-acteur. De créer un lien différent de la relation figée artiste / public ou de sortir celui qui vient, petit bout de société, de son attentisme. De casser les rapports convenus. Accepter que les choses soient là où on ne les entend pas. Comment échapper au produit culturel et à la démarche marketing ? À la mécanisation ? Y a t-il des archétypes, des modèles ? Plutôt des démarches dont la convergence peut faire penser qu’une véritable culture est en train de naître.

Contre-pied ?
« Autre » que quoi ? Alternative à quoi, résistance contre quoi ? «Devine ! » devrait-on répondre. Alternative à une société dominante dans laquelle on ne sait plus bien si l’idéologie de la consommation et celle du repli sur soi forme deux options, ou les deux faces d’une même dictature molle. « Autre » qu’une société à la fois moutonnière et égoïste mais volonté de faire dans le sens d’une certaine logique humaine, individualisé mais reliée au collectif. On pourrait presque imaginer un tableau :

Commerce / Gratuité
Récréation / Sens
Tourisme / Local
Standard / Cultures du monde
Ciblage / Ouverture
Centralité / Réseau
Autorité / Autogestion
Masculinité / Parité
Privé / Public
Etc…

Un tableau que l’on peut retourner. Il est amusant d’avoir une lecture de la société dominante, dans l’exaltation des valeurs inverses de la culture alternative résultat… presque aussi flippant qu’un prime-time sur TF1.

Du côté des militants
On peut même penser qu’il n’y a qu’un mouvement, artistique et mouvementiste, ( !) (militant ? activiste ?) tant l’évolution est parallèle. Les mouvements qui prolongent 68 substituent aux discours la vigilance sur les pratiques et des générations, que l’on dit incultes historiquement, ont en mémoire les erreurs à ne pas recommencer. Reclaim The StreetS, Aarrggh ! ! etc… veulent faire réfléchir plutôt que prendre le pouvoir. À Dijon les anarcho-punks de Maloka ouvrent squats sur squats et expérimentent un vivre-ensemble politique. Et la réinvention des cabarets politiques, après le 11 septembre, n’est-elle pas le fait des artistes de Jolie Môme ? À côté, ou en plein dedans, les formes de représentation qui s’élaborent au MIB, entre répression policière et hip-hop : est-il culturel ou politique de faire émerger l’idée, sur un tract ou en free style, que « la justice coloniale s’est transposée aux banlieues ? » Les jeunes qui montent le Festival des Résistances et des Alternatives, organisent concerts, débats politiques ou expérimentations de désordre urbain. Vous avez dit frontière ? Quelle frontière entre happening et manif aujourd’hui ? S’il n’y en a pas dans la forme, c’est dans le sens qu’il faut la chercher, dans l’intention.
Dans ces groupes, les questions les plus actives sont celles des pratiques internes : convivialité, politique festive, parité, démocratie, non violence etc… Le militantisme recherché (qui choisit pour s’exprimer la chanson, le dessin, le carnaval, le théâtre de rue etc…) se veut moins « efficace » que tourné constamment vers l’art de vivre politique du collectif. Car l’important y est peut-être d’abord ce que les gens vivent : la pratique encore. Même si on ne peut que rarement parler d’art dans les pratiques des mouvements militants (oui, mais alors ne dirait-on pas qu’ils sont artistes ?), où est leur frontière avec des groupes musicaux qui finissent par présenter leur liste aux élections, comme Zebda ? N’est-ce pas d’un même mouvement qu’il s’agit ? D’une même pensée, d’un sens, décliné sur des champs différents ? D’ailleurs tout cela ne finit-il pas, en manif ou en soirée, sur l’air « Motivé, motivé »…

La question du sens
La tendance est repérable à certains comportements, mais io n’y a pas de recette, de « concepts », dont pourraient s’emparer des opérateurs commerciaux ou institutionnels pour reproduire du sens (il semble que cela leur soit aussi difficile qu’à un dirigeant politique ou économique de produire du sens social). Mais quelque chose est à creuser. Pourquoi parler des SDF ? Aller dans les prisons ? Rechercher le contact du quartier ? S’intéresser aux jeunes des cités plutôt que de les désigner à la vindicte publique ? Pourquoi se préoccuper des exclus de ceux que la société rejette, les vieux, les gamins, les quartiers populaires ? etc… . Pourquoi cette intention a t-elle du sens, plutôt que de se demander quel marché est à conquérir, ou comment maintenir ses petites positions en faisant trébucher untel ? Contentons nous ici de répondre : « Parce que ». Sans plus de prétention. Et renvoyons chacun à son bouquin d’éthique favori, à son bénitier, à son manuel de sociologie ou à ses éphémérides… sa façon de se débrouiller avec ce mystère de notre humanité. Nous pensons que le cœur du mouvement est dans la sincérité d’intention de ses acteurs. Sincérité artistique, qui manifeste aussi un sens subtil de son intérêt : « jouer dans une salle où les gens ont payé 20 euros l’entrée, non merci ! Bonjour la gueule du public dans ces lieux là ! Je préfère de loin les petites salles » s’exclamait par exemple Akosh. Mais sincérité d’abord d’artistes ou d’associatifs  qui se pose simplement la question de ce qu’ils peuvent faire de bien avec leurs moyens dans ce contexte. Échos à la belle angoisse d’un José Valverde : « Ai-je assez dit que le monde comme il va ne peut pas aller ? »

Contexte
Qu’on se rassure, on reste libre de penser que la création et la culture n’ont rien à voir avec notre époque. Que la culture, c’est un peu de musique que l’on ajoute dans une convention d’entreprise, une expo d’un peintre mort pauvre (mais très coté) qu’il faut voir, le livre de la rentrée ou de l’été. Quand les richesses les plus phénoménales jamais détenues par l’humanité se concentrent entre quelques mains alors que la pauvreté explose à milliards, que les médias nous habituent à l’idée de la mort de la planète, qu’un zigoto au fond d’un laboratoire, ou un autre, élu par des mafias, peut changer la marche de l’Humanité, voire l’interrompre en appuyant sur un bouton. Quand le pouvoir économique s’est constitué en force méta-politique depuis ce que l’on commence à appeler « le coup d’état de l’OMC » et se dote aux travers des États (qui ont échappés à leurs citoyens et dont on se demande s’ils forment une entité distincte) et des médias de moyens de contrôle considérable sur les individus au nom de leur sécurité ou de leurs loisirs. Est-ce un hasard si c’est au Président de la Commission Culture du Parlement Européen, Michel Rocard, qu’il revenait de dire que « certaines mafias ont trois ou quatre fois le PNB de la France et disposent de tanks et de sous-marins » ?

Libres de penser que ces considérations doivent rester sans rapport avec l’évolution culturelle — puisqu’elles ne sont même pas politiques, si l’on en croit nos énarques, qui planchent sur l’équation entre critère de convergences et taux de croissance. Que nos murs bardés de digicodes, (de caméras de surveillance, de reconduite aux frontières, de vigiles et de normes de sécurité…), construits entre deux mondes, dans la même rue, sont sans rapport avec nos propres cloisonnements. Que le fait de s’habituer aux SDF dans la rue, que nos comportements avec l’Autre (autre fortune, autre âge, autre culture, autre richesse, autre sexe, autre couleur etc…)  sont sans conséquence pour notre humanité et sans rapport avec le retour de l’extrême-droite. Nous ne savons pas si les nombreux opérateurs culturels et les pro du marketing du moi ont encore de beaux jours devant eux. Ce qui est certain, c’est que le choix d’une logique ou d’une autre signifie une société déchirée, où les passerelles sont peu nombreuses en dehors de la fête par exemple.

Pratique de l’exclusion
Une jeune femme qui venait de faire émerger son « petit lieu » de culture, essayait d’expliquer son parcours par une précarité « à 80% subie, à 80% choisie ». Cette phrase, combien de jeunes artistes, militants, chercheurs, intellos-précaires, la comprennent de l’intérieur ? C’est une signature de génération ! Entre les forces du marché qui n’en veulent pas et des institutions qui les snobent, un verrouillage de la société sur le modèle de l’homme blanc, quinquagénaire… Les pratiques de la recherche, de l’exigence, impliquent une expérience pratique de l’exclusion qui rapproche les modes de vie de ceux qui possèdent une richesse culturelle et de ceux qui subissent une pauvreté matérielle. Les squatteurs, le mouvement des free parties, les jeunes des cités, les artistes de rue, les bars musicaux etc… sont comme les SDF, les sans-papiers et les autres exclus, priés de circuler. « Oui, mais pour aller où ? » disait l’un d’eux, à Amiens, contraint de déménager. Ils sont là parce qu’on les empêche d’exister. Pourquoi certains ont-ils moins le droit de respirer que d’autres ? Pourquoi certaines cultures relèvent-elles du label et d’autres de l’écrou ? Pourquoi le ministère de la Culture ne gère t-il qu’une partie de son champ et laisse t-il au ministère de l’Intérieur les arts de la rue, des squats, des bars musicaux ?

Quelles perspectives ?
Si l’on s’en tient au rapport de force, si l’on mise sur l’affrontement, cela se présente mal. Rien qu’en France, quelles peuvent être les « marges de progression » des marges ? Si le modèle culturel jospinien prêtait à sourire, que dire de l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement culturellement néo-pompidolien au temps de l’OMC ? La répression se fait depuis quelque temps plus violente, dans un conservatisme autoritaire décomplexé. La culture de contestation ne bénéficiera même plus de l’influence et de la fascination qu’avait sur la droite son aînée dans les années 70, tant son capital moral s’est perdu dans l’affairisme et le pouvoir. Du côté des conservatismes de gauche et des adeptes de la culture de distinction, par définition vides de sens, une violence symbolique se développe « contre le nouveau populisme ». Tout est à reconstruire dans une société qui fonctionne en cercles de plus en plus autonomes, n’ayant de compte à rendre qu’à leurs conflits internes. « Dans les éléments chaotiques de notre société, comme dans les éléments naturels, le geste ne peut plus tant être un geste de force contre les choses, que de composition avec les choses » écris Gibus de Soultrait, surfeur et philosophe le temps d’un ouvrage collectif avec les Périphériques Vous Parlent.

Un humanisme
On doit s’impliquer contre cette précarisation et essayer de faire évoluer les mentalités, le droit, ou les pratiques. Cela n’empêche pas de retourner la question : « au fait, qui est précaire culturellement ? » Car le revers de cette précarité, c’est une richesse culturelle. Les habitants des beaux quartiers ne sont-ils pas nécessiteux ? Culturellement ou humainement, ne vaut-il pas mieux habiter à la Goutte d’Or que dans le XVIe ? Ceux qui n’achètent qu’un art qui les conforte se condamnent eux-mêmes à fréquenter des artistes qui n’ont rien à rien à leur apprendre, sur un monde qu’ils ignorent. À quoi cela sert-il de trôner, déconnecté et dans l’ignorance ?

Réponse courante des artistes sur la question de l’engagement : « vivre comme ça est déjà un engagement ». Si les artistes en résistance n’avaient à répondre qu’à eux-mêmes, la plupart feraient le même parcours, « parce que c’est plus passionnant » disent-ils avec Nicolas Verken de la K’Tamaïr compagnie. À défaut d’une vie publique, ils s’offrent le luxe d’une vie d’intérêt collectif et tout simplement une vie intéressante. Mais quel gâchis que tous ces gens, riches et brillants, restent dans une certaine l’obscurité, alors que moins de tracas, un peu de moyens, de la lumière leur ferait tant de bien (et à la société  donc !), quand tous les ploucs du show-biz grillent sous les feux de la rampe. Ces artistes qui éprouvent la nécessité de transmettre une émotion porteuse de sens dans une période de crise grave,  ces militants convaincus qu’il est plus urgent de favoriser une prise de conscience collective que de prendre le pouvoir se retrouvent dans une convivialité populaire soucieuse de notre humanité ; ils savent qu’à grande échelle le problème politique est avant tout culturel. Espérons de jolis fruits d’art de vivre et de civilisation, car comme le disait joliment l’éditeur sonore Alexis Frémeaux. «La culture vivante, c’est la spiritualité des pays laïcs ».

Que du bonheur !
Jolie perspective, sa plus belle chance ne réside t-elle pas dans une certaine séduction ? Voir un hédonisme conscient. Entre des masses sous hypnose cathodique, une culture du profit qui génère une dégradation des conditions de vie, des rapports humains de merde, un dégoût de soi compagnon nécessaire des carrières « réussies ». on n’enlèvera pas aux artistes les moments de bonheur, et les bourgeois restent troublés de voir passer les gueux. La vraie séduction, c’est peut-être ça, tous les enfants ont rêvé d’être d’Artagnan ou Zorro avant de devenir épicier. On se rêve résistant, pas milicien, Même les buveurs d’eau de Vichy rêvent d’ivresse et ont des oreilles qui peuvent entendre cette petite musique de bonheur, d’intelligence, ou de liberté intérieure.

David Langlois-Mallet


(Article paru dans la revue Cassandre 2003)

Langlois-Mallet, Bojko, Cassandre

Langlois-Mallet, Bojko, Cassandre

La France d’en-bas vous salue bien !

Jean Bojko a des yeux pleins de malice, mais c’est à bras le cœur qu’il étreint son époque dans ce vaste champ humain qu’est la Nièvre, brassant, emblavant, fourgonnant de la grise, des idées, du sens, de l’autre, en vidant des petits rouges. Précaires, artistes, villageois, rurbains, personnes âgées, élus, entrent dans sa danse. En particulier ceux que les autres jettent et dont il relève l’estime et le talent : la Rmiste que les stages de formation bidon ne forment qu’au désespoir, le quinquagénaire au chômedu à qui tout dit : « Rase les murs, tu es la France qui perd », les habitants des champs que la sous-culture hertzienne cyanose à l’idée qu’ils ne sont que des ploucs plouquant de plouquerie… Avec eux, il monte des rêves, fait venir les meilleurs maîtres dans les arts libéraux et propose à tous une éducation digne du Courtisan de Balthazar Castiglione.

(cliquer sur le lien pour lire la suite)

Tu crois que tu vas changer le monde ? Chiche !

Le monde que nous voyons

Vie d’exclusion, vies exclues

Exclusion, ordre moral, précarité, ségrégations, sida, crise urbaine, désertification rurale, toxicomanies, suicides en prison ou ailleurs… Des émeutes éclatent, des combats mobilisent, en particulier la jeunesse. L’hétérogénéité des problèmes n’est qu’apparente.

La récente bouffée de croissance économique montre deux choses. Tout d’abord que le système capitaliste a les moyens d’assurer sa propre survie (il n’y a pas eu de crise finale ni de Grand soir). Ensuite, si le taux de chômage a incontestablement baissé, une partie de la population est qualifiée « d’inemployable » et n’a aucun droit en dessous de 25 ans, les temps partiels et les CDD se sont généralisés, le travail intérimaire a explosé.

Pour la jeunesse, quelles sont les frontières entre jeunes excluEs, jeunes salariéEs précaires, étudiantEs-rmistes, jeunes diplôméEs, jeunes embauchéEs à des emplois sous-qualifiés après des années de galère ? Le grand front social aujourd’hui est celui de la précarisation.

La kleenexisation de la société, c’est à dire le fantasme, pour les patrons et les actionnaires, d’utiliser les travailleurs-EUSES au moment précis où ils en ont besoin et de les jeter après, afin de maximiser le profit, est en bonne voie de réalisation. Le travailleur se plaint ? Il n’est pas rationnel. Il doit être un battant, accepter, avec sa famille, la mobilité géographique pour prouver sa « motivation », accepter la mobilité professionnelle pour démontrer son « adaptabilité au contexte économique », faire preuve de flexibilité en acceptant des baisses de salaire et de qualité de vie.

Et comme d’hab’, tout ça marche à la culpabilité : si tu n’acceptes pas d’être flexible, c’est peut-être, certainement, que tu es un peu dépasséE, que tu fais partie d’une génération habituée à des privilèges. Si tu ne travailles pas, ou pas assez, c’est franchement que tu ne fais pas d’effort, ou alors que tu as une peur psychologique vis à vis d’une relation sociale normale, ou une névrose au retour à l’emploi ou en travail en équipe (mais on va en discuter avec des antidépresseurs et des psys).

L’exclusion, c’est aussi celle des sociétés du Sud, sacrifiées pour les intérêts économiques des sociétés « développées ». Ce « développement » du Nord fondé sur le gaspillage systématique des ressources naturelles et la surconsommation de masse entretient dans les pays du Sud des structures de production et des structures de pouvoir garantissant l’oppression des habitants et le maintien d’un ordre social et politique profondément inégalitaire.

Derrière tous ces destins hétéroclites, résultats dramatiques du néolibéralisme, derrière la question sociale, il y a une nouvelle question culturelle au sens large du terme : l ?identité, le droit – et donc les moyens – pour les individus de devenir des citoyens, de devenir des acteurs de leur propre existence, y compris dans l’entreprise, l’école ou la famille, de ne pas être méprisés ou ignorés, de penser par soi-même face aux médias de masse et à la pub.

Le droit au travail pour tous, c’est bien. Mais il faut aussi le partage des richesses et le droit à la paresse. L’enjeu des nouvelles luttes sociales est aussi de refuser que la valeur des individus se mesure à leur travail et à leur argent, et que leur survie repose sur la sueur de leur front. Autogérer le travail réclame en parallèle de se libérer du travail.

La montée de l’égoïsme

« Autogestion », « nouvelle citoyenneté », « prendre en main ses affaires », les expressions d’hier reprennent d’autant plus de sens que les réponses des acteurs politiques à ces enjeux sont pour l ?instant au mieux inexistantes, au pire dangereuses.

Les réponses apportées par la droite (de sa version soft « soutien au pauvre méritant pourvu qu’il soit bien blanc » à sa version hard « la France aux français »), au delà de l ?hypocrisie, sont celles de l ?égoïsme, de l ?inégalité, voire du totalitarisme. D’elle, nous n’attendions rien.

En face, la gauche classique a été totalement incapable de trouver des solutions autres qu’économistes quand elle ne s’est pas purement et simplement alignée sur la politique de la droite. De plus, ses racines semblent l ?empêcher de penser la complexité nouvelle. Elle continue à nier les identités particulières, religieuses, culturelles, sexuelles, physiques, inquiète de voir la France basculer vers le multiculturalisme des ghettos. Elle ne sait pas répondre à ces mobilisations, déçoit, écoeure, révolte. Elle s’enferme dans l’idéal d’un retour à la IIIème République, où il y avait plus de « citoyenneté » ma brave dame, où les enfants respectaient avec admiration leur instituteur pendant les leçons d’instruction civique et de morale et où il n’y avait pas tant de graffitis, en oubliant volontiers que Marianne a envoyé son troupeau de moutons « citoyens » à la boucherie de Verdun. L’effondrement de deux tuteurs traditionnels de la gauche, le PCF d’une part, et le syndicalisme d’autre part, compensé seulement partiellement par la montée de l’extrême gauche, désoriente en même temps qu’il illustre ce besoin de renouveau.

Les idées fascisantes profitent de cet espace pour s’installer dans notre paysage politique. L’heureux éclatement du FN ne doit pas faire oublier les scores électoraux passés. La droite traditionnelle tente de capter cet électorat et accepte dans ses rangs les anciens du FN en mal de reconversion. Les discours sécuritaires et la peur sont récupérés et banalisés. Et les colleurs d’affiches sont toujours là pour finir le sale boulot, avec des groupuscules de nazillons radicaux de plus en plus violents.

La politique en panne

Réconcilier la société, et les jeunes en particulier, avec la politique est un des enjeux des prochaines années, une urgente nécessité. Aujourd’hui, quelle est la réalité de la politique ? Les dirigeants sont des professionnels coupés des réalités sociales. Les réseaux dans le mouvement social sont trop souvent instrumentalisés au service des luttes internes aux partis. La prudence du réformisme et des « politiques des petits pas » est devenue depuis longtemps couardise. Plus généralement, le marketing politique (attitudes politiques dictées par les sondages, campagnes médiatiques intensifiées, chantage du vote utile, ?) et la politique-spectacle servent à masquer qu’il n’y a plus de réelles différences d’idées entre les partis. Ni de moralité puisqu’il faut bien parler de la corruption.

Les écologistes et alternatifs, qui ont pu incarner un espoir de renouveau et qui doivent encore le porter, adoptent, dans une moindre mesure, de plus en plus les mêmes travers. Interrogeons-nous sur la professionnalisation des cadres dans les mouvements écologistes et alternatifs, sur les choix d ?engager des publicitaires pour les diverses élections, sur l ?agressivité qui anime les débats, mais aussi sur les compromis avec les partis qui pratiquent des politiques de centre ou de droite (PS, MDC) et sur la participation à des gouvernements gestionnaires.

Face à un mouvement social qui a été trop déçu par les méthodes des « responsables » politiques, il nous faut remettre au goût du jour la « politique autrement », ouvrir de nouvelles voies pour une démocratie vécue. Entre les revendications et les thèmes spécialisés des associations et les luttes de partis pour les élections, il y a un champ politique, un espace intermédiaire de réflexion, d’action et de militantisme que nous proposons d’occuper.

La destruction du monde

Depuis le sommet de Rio, aucun programme d’envergure n’est consacré à l’effet de serre, à la dégradation de la couche d’ozone, au recul de la forêt tropicale, à l’érosion des sols, à la pollution de l’air… Les sommets de Kyoto et La Haye ont été des échecs ; le mépris de Bush incarne le poids des lobbies de pollueurs. Ça rappelle le poids en France des lobbys du nucléaire et de la pétrochimie. La loi du marché, propagée par l’OMC, le FMI et la Banque mondiale, exerce ses ravages à l’échelle planétaire. Le productivisme, sous sa forme libérale, comme sous sa forme dite collectiviste, pille les ressources, génère déchets et pollutions, détruit les êtres humains et leurs cultures.

Les montagnes et les côtes sont livrées en pâture aux promoteurs immobiliers, les espaces naturels disparaissent avec leur biodiversité et un peu de nous-même, les campagnes sont ravagées par les pratiques productivistes, les tourterelles n’ont toujours pas le droit de riposter contre les chasseurs du Médoc, l’eau et la nourriture empoisonnent, les OGM nous cernent, la « gestion » des forêts les rend de plus en plus moches et uniformes, la pollution atmosphérique des villes ternit les visages pâles et indifférents de leurs habitants. Vivre toujours avec cette trouille du lendemain, merci bien…

Au-delà des coups de peinture verte sur le vocabulaire et des ralliements de personnalités plus médiatiques qu’écologistes, les grands partis n’ont en rien abandonné leur religion de la croissance et du profit à tous prix. Au pouvoir, ils détruisent la vallée d’Aspe, favorisent le tout-bagnole, continuent la folie nucléaire avec les programmes d’enfouissement et de gestion économique du retraitement des déchets (et puis d’abord, le nucléaire, ça fait pas d’effet de serre, donc la Cogéma et EDF sont écolos…),subventionnent la monoculture intensive et le gaspillage,…

Un développement économique pour le Sud sur le même modèle que le nôtre conduirait (conduit ?) tout droit à la catastrophe. Le développement doit trouver d’autres voies, qui ne sont pas fondées sur la sur-consommation et la destruction systématique. La destruction de l’environnement au Sud prend en grande partie sa source dans nos propres modes de consommation.

Des printemps dans l’hiver.

Mais tout à coup, il y eut… Les mouvements sociaux comme en décembre 95, comme à Millau en 2000 ; de l’anti-mondialisation à Seattle, au renouveau de l’anti-capitalisme à Prague et Davos, la formulation des alternatives sociales à Porto-Alegre, la lutte contre l’Europe des flics et des patrons à Nice ;

Le Tiers-Monde avec les luttes du peuple tibétain et les beaux yeux du sous-commandant Marcos, le mouvement des sans-terre au Brésil, l’Action Mondiale des Peuples, la résistance civile du peuple palestinien, l’action non-violente des communautés de paix en Colombie ;

Le nouveau syndicalisme – Sud, FSU, FSE, Ecole émancipée, Confédération Paysanne, syndicalisme du travail précaire, anarcho-syndicalisme,… – et son désir de transparence et de combativité, les mouvements associatifs – DAL, Droits Devant ! !, ATTAC, AC !, ACT UP – qui tentent de réinventer l ?action politique, le renouveau de mouvements régionalistes ouverts ; le retour du féminisme, Charlie-Hebdo, l ?écho reçu par le Monde Diplomatique ou par Silence, le développement de nouveaux fanzines alternatifs ;

L’essor du bio et de l’agriculture durable (dans nos campagnes, dans nos coops, et bientôt dans nos RU), le retour des tramways et des vélos dans nos rues, les hommages du CIRC au Général De Gaulle, la résistance d’Eric Pétetin et des Asperchés contre les bétonneurs de la vallée d’Aspe ; Les mouvements de réappropriation de l’espace public, les mouvements anti-pub, l’ouverture de lieux autogérés sans droit ni titre… Du soleil à l’occasion et les sourires de ceux qu’on aime.

Et pour tout ça, et pour eux tous, on veut tenter de construire le printemps éternel.

Des coups de gel au mois de Mai

Nous avons cependant bien conscience qu’en face, le bloc productivisto-capitaliste dominant riposte en envoyant ses militaires, ses flics et ses juges.

Répression en Chine, en Turquie ou au Brésil (contre les manifestations des Sans-Terre) ; connexion des polices anti-émeutes du monde entier pour encadrer, réprimer, tabasser (voire supprimer) les « éléments incontrôlés » pendant les grandes messes de la mondialisation libérale. Ou chez nous : répression judiciaire contre les faucheurs d’OGM, contre les militants anti-nucléaires, contre l’action syndicale ; expulsion violente des sans-papier ; fichage ADN systématique des militants ; prisonniers politiques ; désinformation médiatique.

La répression radicalise ses victimes, mais surtout les coupe de la population qui n’y comprend plus rien et redevient méfiante et conservatrice. La répression pose des gros panneaux dans lesquels il faut éviter de tomber.

Les idées auxquelles nous croyons

De gauche et écologiste, nous cherchons nos mots.

D’où sommes-nous ? Pas de droite, c’est évident. Mais acceptons- nous pour autant le qualificatif de gauche ?

Nous nous reconnaissons dans des valeurs historiques de « la gauche » : l’anticolonialisme, le désarmement, la démocratie, l ?autogestion. Nous vibrons au souvenir de Spartacus, de Babeuf, de Louise Michel, de Emiliano Zapata, de Rosa Luxembourg, de la commune de Paris, de l’Espagne de 36. La gauche, le mouvement ouvrier, progressiste est notre héritage.

Mais si certains d’entre nous rêvent de refonder la gauche, c’est parce que nous avons à redire sur ses fondations : la gauche telle qu’elle a majoritairement existé du point de vue militant et électoral sous sa forme « radical-socialiste-communiste-nostalgiques du grand soir » mettait derrière le terme « progressisme » le triptyque « progrès technique-progrès du pouvoir d’achat-progrès de l’état ». Nous refusons l’étatisme, le jacobinisme, l’avant-gardisme, le productivisme, le consumérisme qui en sont les corollaires. Ce sont des pans entiers de la pensée majoritaire à gauche que nous remettons en cause comme l’ont fait avant nous, au sein de la gauche, les partisans du socialisme utopiste, les libertaires, les situationnistes, la gauche autogestionnaire. Depuis les années 70, depuis la lutte des paysans du Larzac et les manifs de Plogoff, une gauche alternative s’est créée qui conteste les fondements de la gauche traditionnelle, en démontrant qu’ils ne sont pas du tout anticapitalistes puisqu’ils ne cherchent qu’à perpétuer sous d’autres formes l’aliénation des masses et la destruction de l’environnement pour le profit économique.

Réinventer l’utopie

Si les idées écologistes et alternatives nous semblent apporter des réponses originales à la crise que traverse notre monde, c’est qu’elles ont su entendre les messages nouveaux de mai 68 et de la contre-culture des années 70 : une remise en cause culturelle est aussi importante que la révolution économique.

Notre critique du modèle d ?intégration français destructeur des identités minorisées et régionales, combinée à notre sensibilité mondialiste, nous ont amené à rechercher la synthèse du particulier et du global. Notre critique de la France centralisée et de la loi de la jungle internationale nous fait chercher un fédéralisme qui réunit citoyenneté locale et citoyenneté planétaire. Notre critique du scientisme et de l’instrumentalisation de la science à des fins de domination nous amène à rechercher une science et des technologies conscientes, au service de la vie, appropriables et contrôlables par tous. Notre critique d’un monde où la première des exploitations de l’Homme par l’Homme est celle des femmes par les hommes, où cette moitié de l’humanité, qui fournit les deux tiers du travail, reçoit un dixième du revenu mondial, et possède moins d ?un centième des biens matériels (source ONU). Notre critique d’un monde où l’égalité des sexes n’existe pas, nous fait considérer que le combat pour l’égalité femme-homme est l’un des plus radicaux que nous avons à mener. Car, au-delà d’un intangible principe d’égalité, le renoncement à l’appropriation d’un sexe par l’autre est inséparable des combats contre le capitalisme, les violences, la guerre, le racisme.

La décomposition des modèles dominants a amené la crise d’identité actuelle ; la critique de tous les modèles dominants a donné l ?Écologie et la Gauche alternative. Notre critique radicale du monde, nous fait promouvoir des pratiques et perspectives nouvelles.

La première est la responsabilité : responsabilité vis-à-vis des générations futures de leur léguer la seule planète que nous ayons, encore plus riche de beautés et de diversités. La seconde est l’autonomie, dont l’autogestion est la pratique concrète : la reconquête, par les individus et les collectivités humaines, de la maîtrise de leurs activités de production, de leur vie quotidienne et des décisions publiques. La troisième est la solidarité, c’est à dire l’entraide sur des bases de connaissance mutuelle, avec l’exigence de faire en sorte que chacun (au Nord, au Sud ; dans cette génération, la précédente ou la suivante) soit toujours remis en situation de reprendre ses affaires en main, de vivre décemment et d’affirmer son autonomie. C’est par l’action directe, radicale et non-violente, ainsi que la démocratie directe que nous réaliserons nos rêves. Tout cela dresse pour nous les contours d’une nouvelle utopie, qui remette au centre du monde l’humain, d’autant plus humain qu’il se respecte lui-même, respecte les autres, la planète et les autres espèces.

Non, vraiment, le rouge et le vert sont indissociables. D’ailleurs, quand le vert tente de s’individualiser, ça donne des formes assez catastrophiques : « écologie » profonde, « verts » bruns, Brigitte Bardot, « écologie » girouette, syndrome du « pas dans mon jardin mais un peu plus loin y a pas de problème », sans oublier les multiples récupérations mercantiles, ou électorales.

Et puis, parce que nous nous illustrons dans une forme de pensée radicale et que nous remettons en cause l’ordre social, l’ordre moral et toute forme d’autoritarisme, nous pouvons nous définir comme libertaires.

Le refus des valeurs de la consommation : l’histoire de la carotte et du bâton.

Le capitalisme pour imposer le plus largement possible la société de consommation a amené l’uniformisation des comportements et des modes de vie. Mais à l’heure où la mondialisation, sous couvert du libéralisme, oublie quelque peu le concept de finitude de la planète, nous devons affirmer notre identité anti-productiviste.

La société de consommation et l ?agression publicitaire nous semblent deux fers de lance du capitalisme qu ?il s ?agit encore de combattre, d ?autant plus que les gens y ont un rapport direct et quotidien. Ces formes abouties de « l ?accumulation spectaculaire de la non-vie », comme aurait dit Guy, sont des leviers puissants de la servitude volontaire dans nos pays riches. Ils sont les miroirs d ?une société d ?abondance, infiltrée dans nos modes de vie, qui appelle à une participation zélée à l ?aliénation par le travail salarié et/ou le crédit bancaire. Profitant toujours aux mêmes, créant incessamment de nouveaux besoins convulsifs et un désir de possession immédiate, particulièrement chez les plus jeunes, ils sont les premiers garants de la viabilité marchande du productivisme, de la société industrielle et du patriarcat. Ils figent aussi bien les canons traditionnels de la femme-objet, de la famille que de la techno-modernité et de la réussite personnelle par l ?avoir ?le culte de la propriété privée, la hantise d’en être privé, et donc la nécessité de sa protection manu militari s ?il le faut. D ?où encore le dédain pour ceux qui décident de ne plus participer à cet engrenage (« les marginaux »).

La carotte, c’est l ?attrait de l ?abondance futile ; le bâton, en cas de non coopération, ce sont les matraques et les huissiers.

La jeunesse actuelle nous paraît plus que jamais spectatrice et plus ou moins contente de cet état sans doute proche du confort aveugle à l’intérieur de son cocon. Ne s’en rendent compte qu ?une partie de ceux qui sont rattrapés par la précarité et le phénomène du jeune travailleur kleenex, de plus en plus nombreux.

Cela nous amène à l ?interrogation urgente de savoir comment secouer tout ce petit monde en gestation.

En parallèle on observe une tendance forte au cloisonnement entre les différentes classes d ?âge et catégories socioprofessionnelles nous amenant à ne pas voir notre intérêt commun : entre l ?ouvrier-ERE en CDI et l ?intérimaire consommateur-TRICE complaisant-E, entre le/la squatter et le/la travailleur-EUSE (c ?est pour eux que je paye des impôts !), entre salariéEs et bénévoles, producteurs-TRICES et inactifs-IVES.

A chaque instant on nous renvoie le credo de l ?utilité sociale de l ?activité et la nécessité de contribuer à l ?effort productif pour être reconnu socialement.

Paraître devient le premier objectif de cette société exacerbant jalousie, haine et violence. Ce paraître est glorifié par le dieu Publicité. L’importance accordée au téléphone sans fil, au four à micro-ondes ou à l ?automobile est inversement proportionnelle à l’importance que l’on attache aux idées, aux personnes. Chiche ! s’attachera donc à considérer l’individu en tant qu’être humain et non en tant que consommateur-TRICE.

6 milliards d’étrangers !

Nous choisissons le mondialisme contre la mondialisation. Comment accepter des frontières arbitrairement dessinées et modifiées au son des canons, celles-ci restreignant en plus la libre circulation des individus alors que les capitaux n’ont pas de passeport ? Les frontières glorifient un sentiment national provoquant haine, guerre et racisme. Pour nous, il n’y a rien sur cette terre au dessus de l’être humain, ni nation, ni « ethnie », ni raison d’État. Ne sont légitimes ni le refoulement , ni la circulation forcée pour des raisons économiques. Nous refusons la nationalité au mérite, et revendiquons l’égalité des droits, quelles que soient notre origine ou notre nationalité. Une des richesses de cette planète, c’est le mélange de différentes origines et de régionalités, garantes d’une certaine diversité de pensée, de vies, de références.

(G)-Rêve illimitée à Paris VIII – 1995

(Vous excuserez les inconforts de lecture car c'est d'un papier collector qu'il s'agit. Mon premier reportage ! Il vaut la cacahuète ! Bon, vous reconnaitrez aisément le gars qui passe trois nuits d'amour et croit qu'il va se marier, qui voit une fac en grève, croit qu'il revit la Révolution Française. C'est moi. Politis 1995).
Paris VIII vit ses heures les plus chaudes en ce début d'hiver. La tournure qu'on pris les évènements étudiants sont les processus d'une révolte sociale non d'une grève. Reportage.
 
"Fac en grève", "Vincennes n'est pas morte", "On nous avait promis des pommes, ont a eu que les trognons, on va vous faire de la compote" etc... placardés partout dans la fac, ces dazibao s'inspirent sans rougir de leurs parents de 68.  Ici et lê dans le hall, les étudiants s'organisent par groupes pour aller "débrayer" les cours. L'accueil à l'entrée des salles de cours est souvent chaleureuse, comme chez ce brillant professeur de sociologie╩: "Enfin  je croyais que cela n'arriverait jamais ! Que je ferais toute ma vie cours ê des moutons" confit-il ê mi-voix aux grÀvistes. La salle les Àcoute avec une connivence incrÀdule. L'apathie gÀnÀrale reste forte; la peur de prendre le premier une initiative, pesante. On fait souvent gr§ve lorsque le prof n'y parait pas trop opposÀ. Ce mÉme professeur, qui habilement, dÀcidera son cours ê la gr§ve,  "l§vera" sa salle comme un seul homme, en dÀclarant qu'il ne peut faire cours puisqu'il y a consensus..." avoue avec un petit sourire subtil " j'ai quand mÉme eu un peu peur en vous voyant entrer...c'est aussi une parcelle de mon pouvoir...".
Attitude plus complexe du coté de la présidente de l'université qui face à l'assemblée de ses étudiants joue la complicité et rappelle qu'elle n'a pas ê donner d'autorisation de faire la grêve, sans toutefois se déclarer solidaire.
A la différence du Président de l'université voisine de Villetaneuse, qui emporté, s'est déclaré solidaire de ses enthousiastes étudiants harangués par une délégation de trois étudiants que Saint-Denis leur a envoyé : "Villetaneuse n'a pas de leçon de mobilisation à recevoir de Saint-Denis, je suis solidaire de mes étudiants".
L'ex présidente de l'université libre de Bruxelles explique que la grêve en Belgique dure depuis dix-huit mois, "En France vous pouvez foncer, mais le plus dur ce sera de changer vos parents, c'est de là que tout part".
Stéphanie vient de province,  look mode, coupe blonde "poupée Barbie" elle n'attend presque rien d'un diplôme de droit, pour lequel elle se donne pourtant entièrement, et dont la seule valeur sera de lui permettre d'aller s'inscrire "ailleurs". Elle quitte nerveuse l'amphi pour fumer une cigarette. Le débrayage de son cours a échoué, la prof a annoncé qu'elle ferait cours "même pour deux élèves". "Ont était tous prêts à se lever, mais deux sont restés, ils ont tout gëchÀ. La prof c'est vengÀe en nous faisant gratter comme des malades"."Je ne peux pas me permettre de me planter, je ne ferais gr§ve que si tout le monde la fait". Dehors les "dÀbrayeurs" cuvent leur Àchec am§rement. ImpressionnÀ par leur propre audace, ils s'imaginent l'hostilitÀ dans la passivitÀ de l'amphi...Mais "Respect !". Cette gÀnÀration ne semble pas prÉte ê transgresser sa loi tacite. GÀnÀralement respectueuse l'action ne fait pas l'impasse sur les moyens. Il faut convaincre non imposer.
"14 heures AG dans le hall" des débats extrêmement vifs alternent avec d'autres aux allures de colloques. Un système démocratique cahotant mais actif s'est installé. L'AG élit un bureau de grêve chargé de la faire travailler et de faire tourner de nombreuses commissions formées des volontés du moment. Rançon de sa démocratie, la grêve n'est pas organisée. Elle est ce que la font au jour le jour les étudiants qui s'y donnent. Déconcertant pour ceux habituÀs ê suivre : "Alors qu'est-ce que vous faËtes ?" "Qu'est ce que vous avez dÀcidÀ ?" Les traditionnels leaders cherchent aussi leurs marques, ils n'existent pas ici par des harangues ê la tribune ou devant les camÀras. Les fortes personnalitÀs ont la tëche plus complexe de servir le groupe et leurs faux pas sont vertement sanctionnÀs. Les Àtudiants, s'ils n'ont pas tous pris part de leur pouvoir d'action, ont ici retenus les le‗ons de la dÀmocratie spectacle. Le sort de ce mouvement fragile et puissant est incertain. L'obÀissance est une culture et les vieilles structures sont dans les tÉtes. Mais l'important est une expÀrience que ceux qui la vive retiendrons, des liens crÀÀs pour l'avenir. 
S'il est admis que pour changer le monde il faut d'abord se changer soi-même, tous découvrent ici que participer à un changement collectif c'est aussi se changer. On l'avait oublié.

David Langlois-Mallet
Politis 1995