Langlois-Mallet, Bojko, Cassandre

Langlois-Mallet, Bojko, Cassandre

La France d’en-bas vous salue bien !

Jean Bojko a des yeux pleins de malice, mais c’est à bras le cœur qu’il étreint son époque dans ce vaste champ humain qu’est la Nièvre, brassant, emblavant, fourgonnant de la grise, des idées, du sens, de l’autre, en vidant des petits rouges. Précaires, artistes, villageois, rurbains, personnes âgées, élus, entrent dans sa danse. En particulier ceux que les autres jettent et dont il relève l’estime et le talent : la Rmiste que les stages de formation bidon ne forment qu’au désespoir, le quinquagénaire au chômedu à qui tout dit : « Rase les murs, tu es la France qui perd », les habitants des champs que la sous-culture hertzienne cyanose à l’idée qu’ils ne sont que des ploucs plouquant de plouquerie… Avec eux, il monte des rêves, fait venir les meilleurs maîtres dans les arts libéraux et propose à tous une éducation digne du Courtisan de Balthazar Castiglione.

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Tu crois que tu vas changer le monde ? Chiche !

Le monde que nous voyons

Vie d’exclusion, vies exclues

Exclusion, ordre moral, précarité, ségrégations, sida, crise urbaine, désertification rurale, toxicomanies, suicides en prison ou ailleurs… Des émeutes éclatent, des combats mobilisent, en particulier la jeunesse. L’hétérogénéité des problèmes n’est qu’apparente.

La récente bouffée de croissance économique montre deux choses. Tout d’abord que le système capitaliste a les moyens d’assurer sa propre survie (il n’y a pas eu de crise finale ni de Grand soir). Ensuite, si le taux de chômage a incontestablement baissé, une partie de la population est qualifiée « d’inemployable » et n’a aucun droit en dessous de 25 ans, les temps partiels et les CDD se sont généralisés, le travail intérimaire a explosé.

Pour la jeunesse, quelles sont les frontières entre jeunes excluEs, jeunes salariéEs précaires, étudiantEs-rmistes, jeunes diplôméEs, jeunes embauchéEs à des emplois sous-qualifiés après des années de galère ? Le grand front social aujourd’hui est celui de la précarisation.

La kleenexisation de la société, c’est à dire le fantasme, pour les patrons et les actionnaires, d’utiliser les travailleurs-EUSES au moment précis où ils en ont besoin et de les jeter après, afin de maximiser le profit, est en bonne voie de réalisation. Le travailleur se plaint ? Il n’est pas rationnel. Il doit être un battant, accepter, avec sa famille, la mobilité géographique pour prouver sa « motivation », accepter la mobilité professionnelle pour démontrer son « adaptabilité au contexte économique », faire preuve de flexibilité en acceptant des baisses de salaire et de qualité de vie.

Et comme d’hab’, tout ça marche à la culpabilité : si tu n’acceptes pas d’être flexible, c’est peut-être, certainement, que tu es un peu dépasséE, que tu fais partie d’une génération habituée à des privilèges. Si tu ne travailles pas, ou pas assez, c’est franchement que tu ne fais pas d’effort, ou alors que tu as une peur psychologique vis à vis d’une relation sociale normale, ou une névrose au retour à l’emploi ou en travail en équipe (mais on va en discuter avec des antidépresseurs et des psys).

L’exclusion, c’est aussi celle des sociétés du Sud, sacrifiées pour les intérêts économiques des sociétés « développées ». Ce « développement » du Nord fondé sur le gaspillage systématique des ressources naturelles et la surconsommation de masse entretient dans les pays du Sud des structures de production et des structures de pouvoir garantissant l’oppression des habitants et le maintien d’un ordre social et politique profondément inégalitaire.

Derrière tous ces destins hétéroclites, résultats dramatiques du néolibéralisme, derrière la question sociale, il y a une nouvelle question culturelle au sens large du terme : l ?identité, le droit – et donc les moyens – pour les individus de devenir des citoyens, de devenir des acteurs de leur propre existence, y compris dans l’entreprise, l’école ou la famille, de ne pas être méprisés ou ignorés, de penser par soi-même face aux médias de masse et à la pub.

Le droit au travail pour tous, c’est bien. Mais il faut aussi le partage des richesses et le droit à la paresse. L’enjeu des nouvelles luttes sociales est aussi de refuser que la valeur des individus se mesure à leur travail et à leur argent, et que leur survie repose sur la sueur de leur front. Autogérer le travail réclame en parallèle de se libérer du travail.

La montée de l’égoïsme

« Autogestion », « nouvelle citoyenneté », « prendre en main ses affaires », les expressions d’hier reprennent d’autant plus de sens que les réponses des acteurs politiques à ces enjeux sont pour l ?instant au mieux inexistantes, au pire dangereuses.

Les réponses apportées par la droite (de sa version soft « soutien au pauvre méritant pourvu qu’il soit bien blanc » à sa version hard « la France aux français »), au delà de l ?hypocrisie, sont celles de l ?égoïsme, de l ?inégalité, voire du totalitarisme. D’elle, nous n’attendions rien.

En face, la gauche classique a été totalement incapable de trouver des solutions autres qu’économistes quand elle ne s’est pas purement et simplement alignée sur la politique de la droite. De plus, ses racines semblent l ?empêcher de penser la complexité nouvelle. Elle continue à nier les identités particulières, religieuses, culturelles, sexuelles, physiques, inquiète de voir la France basculer vers le multiculturalisme des ghettos. Elle ne sait pas répondre à ces mobilisations, déçoit, écoeure, révolte. Elle s’enferme dans l’idéal d’un retour à la IIIème République, où il y avait plus de « citoyenneté » ma brave dame, où les enfants respectaient avec admiration leur instituteur pendant les leçons d’instruction civique et de morale et où il n’y avait pas tant de graffitis, en oubliant volontiers que Marianne a envoyé son troupeau de moutons « citoyens » à la boucherie de Verdun. L’effondrement de deux tuteurs traditionnels de la gauche, le PCF d’une part, et le syndicalisme d’autre part, compensé seulement partiellement par la montée de l’extrême gauche, désoriente en même temps qu’il illustre ce besoin de renouveau.

Les idées fascisantes profitent de cet espace pour s’installer dans notre paysage politique. L’heureux éclatement du FN ne doit pas faire oublier les scores électoraux passés. La droite traditionnelle tente de capter cet électorat et accepte dans ses rangs les anciens du FN en mal de reconversion. Les discours sécuritaires et la peur sont récupérés et banalisés. Et les colleurs d’affiches sont toujours là pour finir le sale boulot, avec des groupuscules de nazillons radicaux de plus en plus violents.

La politique en panne

Réconcilier la société, et les jeunes en particulier, avec la politique est un des enjeux des prochaines années, une urgente nécessité. Aujourd’hui, quelle est la réalité de la politique ? Les dirigeants sont des professionnels coupés des réalités sociales. Les réseaux dans le mouvement social sont trop souvent instrumentalisés au service des luttes internes aux partis. La prudence du réformisme et des « politiques des petits pas » est devenue depuis longtemps couardise. Plus généralement, le marketing politique (attitudes politiques dictées par les sondages, campagnes médiatiques intensifiées, chantage du vote utile, ?) et la politique-spectacle servent à masquer qu’il n’y a plus de réelles différences d’idées entre les partis. Ni de moralité puisqu’il faut bien parler de la corruption.

Les écologistes et alternatifs, qui ont pu incarner un espoir de renouveau et qui doivent encore le porter, adoptent, dans une moindre mesure, de plus en plus les mêmes travers. Interrogeons-nous sur la professionnalisation des cadres dans les mouvements écologistes et alternatifs, sur les choix d ?engager des publicitaires pour les diverses élections, sur l ?agressivité qui anime les débats, mais aussi sur les compromis avec les partis qui pratiquent des politiques de centre ou de droite (PS, MDC) et sur la participation à des gouvernements gestionnaires.

Face à un mouvement social qui a été trop déçu par les méthodes des « responsables » politiques, il nous faut remettre au goût du jour la « politique autrement », ouvrir de nouvelles voies pour une démocratie vécue. Entre les revendications et les thèmes spécialisés des associations et les luttes de partis pour les élections, il y a un champ politique, un espace intermédiaire de réflexion, d’action et de militantisme que nous proposons d’occuper.

La destruction du monde

Depuis le sommet de Rio, aucun programme d’envergure n’est consacré à l’effet de serre, à la dégradation de la couche d’ozone, au recul de la forêt tropicale, à l’érosion des sols, à la pollution de l’air… Les sommets de Kyoto et La Haye ont été des échecs ; le mépris de Bush incarne le poids des lobbies de pollueurs. Ça rappelle le poids en France des lobbys du nucléaire et de la pétrochimie. La loi du marché, propagée par l’OMC, le FMI et la Banque mondiale, exerce ses ravages à l’échelle planétaire. Le productivisme, sous sa forme libérale, comme sous sa forme dite collectiviste, pille les ressources, génère déchets et pollutions, détruit les êtres humains et leurs cultures.

Les montagnes et les côtes sont livrées en pâture aux promoteurs immobiliers, les espaces naturels disparaissent avec leur biodiversité et un peu de nous-même, les campagnes sont ravagées par les pratiques productivistes, les tourterelles n’ont toujours pas le droit de riposter contre les chasseurs du Médoc, l’eau et la nourriture empoisonnent, les OGM nous cernent, la « gestion » des forêts les rend de plus en plus moches et uniformes, la pollution atmosphérique des villes ternit les visages pâles et indifférents de leurs habitants. Vivre toujours avec cette trouille du lendemain, merci bien…

Au-delà des coups de peinture verte sur le vocabulaire et des ralliements de personnalités plus médiatiques qu’écologistes, les grands partis n’ont en rien abandonné leur religion de la croissance et du profit à tous prix. Au pouvoir, ils détruisent la vallée d’Aspe, favorisent le tout-bagnole, continuent la folie nucléaire avec les programmes d’enfouissement et de gestion économique du retraitement des déchets (et puis d’abord, le nucléaire, ça fait pas d’effet de serre, donc la Cogéma et EDF sont écolos…),subventionnent la monoculture intensive et le gaspillage,…

Un développement économique pour le Sud sur le même modèle que le nôtre conduirait (conduit ?) tout droit à la catastrophe. Le développement doit trouver d’autres voies, qui ne sont pas fondées sur la sur-consommation et la destruction systématique. La destruction de l’environnement au Sud prend en grande partie sa source dans nos propres modes de consommation.

Des printemps dans l’hiver.

Mais tout à coup, il y eut… Les mouvements sociaux comme en décembre 95, comme à Millau en 2000 ; de l’anti-mondialisation à Seattle, au renouveau de l’anti-capitalisme à Prague et Davos, la formulation des alternatives sociales à Porto-Alegre, la lutte contre l’Europe des flics et des patrons à Nice ;

Le Tiers-Monde avec les luttes du peuple tibétain et les beaux yeux du sous-commandant Marcos, le mouvement des sans-terre au Brésil, l’Action Mondiale des Peuples, la résistance civile du peuple palestinien, l’action non-violente des communautés de paix en Colombie ;

Le nouveau syndicalisme – Sud, FSU, FSE, Ecole émancipée, Confédération Paysanne, syndicalisme du travail précaire, anarcho-syndicalisme,… – et son désir de transparence et de combativité, les mouvements associatifs – DAL, Droits Devant ! !, ATTAC, AC !, ACT UP – qui tentent de réinventer l ?action politique, le renouveau de mouvements régionalistes ouverts ; le retour du féminisme, Charlie-Hebdo, l ?écho reçu par le Monde Diplomatique ou par Silence, le développement de nouveaux fanzines alternatifs ;

L’essor du bio et de l’agriculture durable (dans nos campagnes, dans nos coops, et bientôt dans nos RU), le retour des tramways et des vélos dans nos rues, les hommages du CIRC au Général De Gaulle, la résistance d’Eric Pétetin et des Asperchés contre les bétonneurs de la vallée d’Aspe ; Les mouvements de réappropriation de l’espace public, les mouvements anti-pub, l’ouverture de lieux autogérés sans droit ni titre… Du soleil à l’occasion et les sourires de ceux qu’on aime.

Et pour tout ça, et pour eux tous, on veut tenter de construire le printemps éternel.

Des coups de gel au mois de Mai

Nous avons cependant bien conscience qu’en face, le bloc productivisto-capitaliste dominant riposte en envoyant ses militaires, ses flics et ses juges.

Répression en Chine, en Turquie ou au Brésil (contre les manifestations des Sans-Terre) ; connexion des polices anti-émeutes du monde entier pour encadrer, réprimer, tabasser (voire supprimer) les « éléments incontrôlés » pendant les grandes messes de la mondialisation libérale. Ou chez nous : répression judiciaire contre les faucheurs d’OGM, contre les militants anti-nucléaires, contre l’action syndicale ; expulsion violente des sans-papier ; fichage ADN systématique des militants ; prisonniers politiques ; désinformation médiatique.

La répression radicalise ses victimes, mais surtout les coupe de la population qui n’y comprend plus rien et redevient méfiante et conservatrice. La répression pose des gros panneaux dans lesquels il faut éviter de tomber.

Les idées auxquelles nous croyons

De gauche et écologiste, nous cherchons nos mots.

D’où sommes-nous ? Pas de droite, c’est évident. Mais acceptons- nous pour autant le qualificatif de gauche ?

Nous nous reconnaissons dans des valeurs historiques de « la gauche » : l’anticolonialisme, le désarmement, la démocratie, l ?autogestion. Nous vibrons au souvenir de Spartacus, de Babeuf, de Louise Michel, de Emiliano Zapata, de Rosa Luxembourg, de la commune de Paris, de l’Espagne de 36. La gauche, le mouvement ouvrier, progressiste est notre héritage.

Mais si certains d’entre nous rêvent de refonder la gauche, c’est parce que nous avons à redire sur ses fondations : la gauche telle qu’elle a majoritairement existé du point de vue militant et électoral sous sa forme « radical-socialiste-communiste-nostalgiques du grand soir » mettait derrière le terme « progressisme » le triptyque « progrès technique-progrès du pouvoir d’achat-progrès de l’état ». Nous refusons l’étatisme, le jacobinisme, l’avant-gardisme, le productivisme, le consumérisme qui en sont les corollaires. Ce sont des pans entiers de la pensée majoritaire à gauche que nous remettons en cause comme l’ont fait avant nous, au sein de la gauche, les partisans du socialisme utopiste, les libertaires, les situationnistes, la gauche autogestionnaire. Depuis les années 70, depuis la lutte des paysans du Larzac et les manifs de Plogoff, une gauche alternative s’est créée qui conteste les fondements de la gauche traditionnelle, en démontrant qu’ils ne sont pas du tout anticapitalistes puisqu’ils ne cherchent qu’à perpétuer sous d’autres formes l’aliénation des masses et la destruction de l’environnement pour le profit économique.

Réinventer l’utopie

Si les idées écologistes et alternatives nous semblent apporter des réponses originales à la crise que traverse notre monde, c’est qu’elles ont su entendre les messages nouveaux de mai 68 et de la contre-culture des années 70 : une remise en cause culturelle est aussi importante que la révolution économique.

Notre critique du modèle d ?intégration français destructeur des identités minorisées et régionales, combinée à notre sensibilité mondialiste, nous ont amené à rechercher la synthèse du particulier et du global. Notre critique de la France centralisée et de la loi de la jungle internationale nous fait chercher un fédéralisme qui réunit citoyenneté locale et citoyenneté planétaire. Notre critique du scientisme et de l’instrumentalisation de la science à des fins de domination nous amène à rechercher une science et des technologies conscientes, au service de la vie, appropriables et contrôlables par tous. Notre critique d’un monde où la première des exploitations de l’Homme par l’Homme est celle des femmes par les hommes, où cette moitié de l’humanité, qui fournit les deux tiers du travail, reçoit un dixième du revenu mondial, et possède moins d ?un centième des biens matériels (source ONU). Notre critique d’un monde où l’égalité des sexes n’existe pas, nous fait considérer que le combat pour l’égalité femme-homme est l’un des plus radicaux que nous avons à mener. Car, au-delà d’un intangible principe d’égalité, le renoncement à l’appropriation d’un sexe par l’autre est inséparable des combats contre le capitalisme, les violences, la guerre, le racisme.

La décomposition des modèles dominants a amené la crise d’identité actuelle ; la critique de tous les modèles dominants a donné l ?Écologie et la Gauche alternative. Notre critique radicale du monde, nous fait promouvoir des pratiques et perspectives nouvelles.

La première est la responsabilité : responsabilité vis-à-vis des générations futures de leur léguer la seule planète que nous ayons, encore plus riche de beautés et de diversités. La seconde est l’autonomie, dont l’autogestion est la pratique concrète : la reconquête, par les individus et les collectivités humaines, de la maîtrise de leurs activités de production, de leur vie quotidienne et des décisions publiques. La troisième est la solidarité, c’est à dire l’entraide sur des bases de connaissance mutuelle, avec l’exigence de faire en sorte que chacun (au Nord, au Sud ; dans cette génération, la précédente ou la suivante) soit toujours remis en situation de reprendre ses affaires en main, de vivre décemment et d’affirmer son autonomie. C’est par l’action directe, radicale et non-violente, ainsi que la démocratie directe que nous réaliserons nos rêves. Tout cela dresse pour nous les contours d’une nouvelle utopie, qui remette au centre du monde l’humain, d’autant plus humain qu’il se respecte lui-même, respecte les autres, la planète et les autres espèces.

Non, vraiment, le rouge et le vert sont indissociables. D’ailleurs, quand le vert tente de s’individualiser, ça donne des formes assez catastrophiques : « écologie » profonde, « verts » bruns, Brigitte Bardot, « écologie » girouette, syndrome du « pas dans mon jardin mais un peu plus loin y a pas de problème », sans oublier les multiples récupérations mercantiles, ou électorales.

Et puis, parce que nous nous illustrons dans une forme de pensée radicale et que nous remettons en cause l’ordre social, l’ordre moral et toute forme d’autoritarisme, nous pouvons nous définir comme libertaires.

Le refus des valeurs de la consommation : l’histoire de la carotte et du bâton.

Le capitalisme pour imposer le plus largement possible la société de consommation a amené l’uniformisation des comportements et des modes de vie. Mais à l’heure où la mondialisation, sous couvert du libéralisme, oublie quelque peu le concept de finitude de la planète, nous devons affirmer notre identité anti-productiviste.

La société de consommation et l ?agression publicitaire nous semblent deux fers de lance du capitalisme qu ?il s ?agit encore de combattre, d ?autant plus que les gens y ont un rapport direct et quotidien. Ces formes abouties de « l ?accumulation spectaculaire de la non-vie », comme aurait dit Guy, sont des leviers puissants de la servitude volontaire dans nos pays riches. Ils sont les miroirs d ?une société d ?abondance, infiltrée dans nos modes de vie, qui appelle à une participation zélée à l ?aliénation par le travail salarié et/ou le crédit bancaire. Profitant toujours aux mêmes, créant incessamment de nouveaux besoins convulsifs et un désir de possession immédiate, particulièrement chez les plus jeunes, ils sont les premiers garants de la viabilité marchande du productivisme, de la société industrielle et du patriarcat. Ils figent aussi bien les canons traditionnels de la femme-objet, de la famille que de la techno-modernité et de la réussite personnelle par l ?avoir ?le culte de la propriété privée, la hantise d’en être privé, et donc la nécessité de sa protection manu militari s ?il le faut. D ?où encore le dédain pour ceux qui décident de ne plus participer à cet engrenage (« les marginaux »).

La carotte, c’est l ?attrait de l ?abondance futile ; le bâton, en cas de non coopération, ce sont les matraques et les huissiers.

La jeunesse actuelle nous paraît plus que jamais spectatrice et plus ou moins contente de cet état sans doute proche du confort aveugle à l’intérieur de son cocon. Ne s’en rendent compte qu ?une partie de ceux qui sont rattrapés par la précarité et le phénomène du jeune travailleur kleenex, de plus en plus nombreux.

Cela nous amène à l ?interrogation urgente de savoir comment secouer tout ce petit monde en gestation.

En parallèle on observe une tendance forte au cloisonnement entre les différentes classes d ?âge et catégories socioprofessionnelles nous amenant à ne pas voir notre intérêt commun : entre l ?ouvrier-ERE en CDI et l ?intérimaire consommateur-TRICE complaisant-E, entre le/la squatter et le/la travailleur-EUSE (c ?est pour eux que je paye des impôts !), entre salariéEs et bénévoles, producteurs-TRICES et inactifs-IVES.

A chaque instant on nous renvoie le credo de l ?utilité sociale de l ?activité et la nécessité de contribuer à l ?effort productif pour être reconnu socialement.

Paraître devient le premier objectif de cette société exacerbant jalousie, haine et violence. Ce paraître est glorifié par le dieu Publicité. L’importance accordée au téléphone sans fil, au four à micro-ondes ou à l ?automobile est inversement proportionnelle à l’importance que l’on attache aux idées, aux personnes. Chiche ! s’attachera donc à considérer l’individu en tant qu’être humain et non en tant que consommateur-TRICE.

6 milliards d’étrangers !

Nous choisissons le mondialisme contre la mondialisation. Comment accepter des frontières arbitrairement dessinées et modifiées au son des canons, celles-ci restreignant en plus la libre circulation des individus alors que les capitaux n’ont pas de passeport ? Les frontières glorifient un sentiment national provoquant haine, guerre et racisme. Pour nous, il n’y a rien sur cette terre au dessus de l’être humain, ni nation, ni « ethnie », ni raison d’État. Ne sont légitimes ni le refoulement , ni la circulation forcée pour des raisons économiques. Nous refusons la nationalité au mérite, et revendiquons l’égalité des droits, quelles que soient notre origine ou notre nationalité. Une des richesses de cette planète, c’est le mélange de différentes origines et de régionalités, garantes d’une certaine diversité de pensée, de vies, de références.

(G)-Rêve illimitée à Paris VIII – 1995

(Vous excuserez les inconforts de lecture car c'est d'un papier collector qu'il s'agit. Mon premier reportage ! Il vaut la cacahuète ! Bon, vous reconnaitrez aisément le gars qui passe trois nuits d'amour et croit qu'il va se marier, qui voit une fac en grève, croit qu'il revit la Révolution Française. C'est moi. Politis 1995).
Paris VIII vit ses heures les plus chaudes en ce début d'hiver. La tournure qu'on pris les évènements étudiants sont les processus d'une révolte sociale non d'une grève. Reportage.
 
"Fac en grève", "Vincennes n'est pas morte", "On nous avait promis des pommes, ont a eu que les trognons, on va vous faire de la compote" etc... placardés partout dans la fac, ces dazibao s'inspirent sans rougir de leurs parents de 68.  Ici et lê dans le hall, les étudiants s'organisent par groupes pour aller "débrayer" les cours. L'accueil à l'entrée des salles de cours est souvent chaleureuse, comme chez ce brillant professeur de sociologie╩: "Enfin  je croyais que cela n'arriverait jamais ! Que je ferais toute ma vie cours ê des moutons" confit-il ê mi-voix aux grÀvistes. La salle les Àcoute avec une connivence incrÀdule. L'apathie gÀnÀrale reste forte; la peur de prendre le premier une initiative, pesante. On fait souvent gr§ve lorsque le prof n'y parait pas trop opposÀ. Ce mÉme professeur, qui habilement, dÀcidera son cours ê la gr§ve,  "l§vera" sa salle comme un seul homme, en dÀclarant qu'il ne peut faire cours puisqu'il y a consensus..." avoue avec un petit sourire subtil " j'ai quand mÉme eu un peu peur en vous voyant entrer...c'est aussi une parcelle de mon pouvoir...".
Attitude plus complexe du coté de la présidente de l'université qui face à l'assemblée de ses étudiants joue la complicité et rappelle qu'elle n'a pas ê donner d'autorisation de faire la grêve, sans toutefois se déclarer solidaire.
A la différence du Président de l'université voisine de Villetaneuse, qui emporté, s'est déclaré solidaire de ses enthousiastes étudiants harangués par une délégation de trois étudiants que Saint-Denis leur a envoyé : "Villetaneuse n'a pas de leçon de mobilisation à recevoir de Saint-Denis, je suis solidaire de mes étudiants".
L'ex présidente de l'université libre de Bruxelles explique que la grêve en Belgique dure depuis dix-huit mois, "En France vous pouvez foncer, mais le plus dur ce sera de changer vos parents, c'est de là que tout part".
Stéphanie vient de province,  look mode, coupe blonde "poupée Barbie" elle n'attend presque rien d'un diplôme de droit, pour lequel elle se donne pourtant entièrement, et dont la seule valeur sera de lui permettre d'aller s'inscrire "ailleurs". Elle quitte nerveuse l'amphi pour fumer une cigarette. Le débrayage de son cours a échoué, la prof a annoncé qu'elle ferait cours "même pour deux élèves". "Ont était tous prêts à se lever, mais deux sont restés, ils ont tout gëchÀ. La prof c'est vengÀe en nous faisant gratter comme des malades"."Je ne peux pas me permettre de me planter, je ne ferais gr§ve que si tout le monde la fait". Dehors les "dÀbrayeurs" cuvent leur Àchec am§rement. ImpressionnÀ par leur propre audace, ils s'imaginent l'hostilitÀ dans la passivitÀ de l'amphi...Mais "Respect !". Cette gÀnÀration ne semble pas prÉte ê transgresser sa loi tacite. GÀnÀralement respectueuse l'action ne fait pas l'impasse sur les moyens. Il faut convaincre non imposer.
"14 heures AG dans le hall" des débats extrêmement vifs alternent avec d'autres aux allures de colloques. Un système démocratique cahotant mais actif s'est installé. L'AG élit un bureau de grêve chargé de la faire travailler et de faire tourner de nombreuses commissions formées des volontés du moment. Rançon de sa démocratie, la grêve n'est pas organisée. Elle est ce que la font au jour le jour les étudiants qui s'y donnent. Déconcertant pour ceux habituÀs ê suivre : "Alors qu'est-ce que vous faËtes ?" "Qu'est ce que vous avez dÀcidÀ ?" Les traditionnels leaders cherchent aussi leurs marques, ils n'existent pas ici par des harangues ê la tribune ou devant les camÀras. Les fortes personnalitÀs ont la tëche plus complexe de servir le groupe et leurs faux pas sont vertement sanctionnÀs. Les Àtudiants, s'ils n'ont pas tous pris part de leur pouvoir d'action, ont ici retenus les le‗ons de la dÀmocratie spectacle. Le sort de ce mouvement fragile et puissant est incertain. L'obÀissance est une culture et les vieilles structures sont dans les tÉtes. Mais l'important est une expÀrience que ceux qui la vive retiendrons, des liens crÀÀs pour l'avenir. 
S'il est admis que pour changer le monde il faut d'abord se changer soi-même, tous découvrent ici que participer à un changement collectif c'est aussi se changer. On l'avait oublié.

David Langlois-Mallet
Politis 1995