Archives pour la catégorie Reportages

Paris, Belleville. Escargots en cage ou oiseaux en coquille ?

Paradoxe ou logique ?

Tu passes par des quartiers de Paris où l’habitat traditionnel parigot, populaire et convivial, été détruit entièrement par la Droite. Ce sont des tours sans âme, des rues d’une laideur sans pareil, mais où subsiste du coup le peuple, dans son infréquentable diversité et son imprévisible beauté.

À côté, voisinent ces ruelles du Paris communard, leurs placettes aimables et les terrasses des cafés, plutôt gentiment aménagées. Malheureusement pour l’âme vibrante de la ville, les rénovations du Delanoisme ont remplacé les habitants. La Ville de Paris socialiste a ses plans sociaux comme une direction des ressources humaines…

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Dix populos virés deux bourgeois offerts !

La liberté de manières typique des ceux qui n’ont pas grand chose, celle qui fonde les révolutions créatives ou politiques a ainsi été remplacée par l’uniformité de la moyenne bourgeoisie des « créatifs » et autres professions formés à traduire et deviner les désirs de leurs clients, mais à ne rien exprimer d’eux-même ou du réel, qui est un décors plus qu’une relation.

C’est selon que vous préférez les oiseaux en cage ou à l’inverse la choucarde coquille mais sans son escargot ?

David Langlois-Mallet

Mes Parisiennes 2014
mesparisiennes.wordpress.com

Quête de sens : Rendez-vous passage du désir (Reportage n°22 Stradda)


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La rue. Pour les artistes, c’est la grande salle de jeux interdits, à la fois toile ou écran, piste publique de danse. La rue, c’est bien sur le territoire de tension entre les complexités de la société et le jeu des pouvoirs pour les contenir ; le lieu de la simplicité de la rencontre aussi. Pourquoi des artistes choisissent-ils de pousser là leur premier cri ou éprouvent-ils la nécessité d’y revenir, y poser leur geste le plus aboutis ? Rencontrer au hasard des rues de Paris quelques baladins de tous poils, nous permet d’entrevoir les ressors cachés de notre société, mais aussi entrevoir celle que les artistes éprouvent la nécessité de faire advenir.

On l’oublie, l’artiste est d’abord un humain, très humain. La place prise pour nous autres professionnels par les évaluations, les écrits, les réflexions nous fait parfois négliger ce simple engagement d’une personne à vivre avec ce qu’elle ne peut s’empêcher d’être, plutôt que de chercher à vendre sa force de travail. Cette porte ouverte enfoncée d’un solide coup d’épaule, notre reportage débouche dans une rue de Paris, sur ce petit marché de Ménilmontant. Notre attention est aussitôt attirée par une ritournelle qui assemble et réjouit les passants. Elle émerge d’entre les cris de promo sur le raisin et les laitues. C’est Arnaud Moyencourt, l’orgue de barbarie en bandoulière, avec sa moustache rousse, sa dégaine et son bleu de travail. Avec sa présence, surgit l’image si légendaire du marchand de chanson, de l’artisan engagé des faubourgs, qu’on en oublie qu’ils peuvent être nos contemporains. Arnaud a pris la rue comme un autre la mer, avec pour navire un orgue à manivelle. Son déclic ? Il l’a eu en laissant traîner l’oreille aux harangues libertaires de Mouna, personnage haut en couleur du Beaubourg des années 80. Arnaud a alors adopté « le caractère ambulant » et tient surtout à le garder : « Moi ce qui m’importait, dit-il c’était de pouvoir avoir une pratique musicale au quotidien. Sans qu’il soit question de fête. Je voulais juste pouvoir me dire : “tient, il fait beau, je vais dehors, je joue et je vais faire des rencontres inopinées.” » Ce choix d’un art de vivre, la rue le permet, même quand on assume un art modeste, celui d’interprète du « Dénicheur » et de « La Valse d’Amélie » (Poulain).

La rue comme art de vivre libertaire

La rue reste cette aventure d’opportunité et de spontanéité. Et si sa pratique tient aussi d’une nécessité économique, c’est le choix du lien social qui prime. Une quête libertaire qui s’accommode mal des commandes. Arnaud défend une pratique en réaction face au « marketing visuel » des mairies. « Ils nous appellent pour nous formater dans l’évènementiel, te prennent comme un produit, te collent dans une case, veulent te déguiser et choisir ton répertoire. Les festivals à jours prévus avec leurs emplacements fixes te donne l’impression de faire de la rue, mais tu perds la spontanéité de la rencontre. » Trop cher payé pour qui s’estime rémunéré tout autant en sourires, bavardage, échange de partitions… qu’en piécettes. Qui pense que l’argent est le seul moyen de s’intégrer n’en reviendrait pas…

La rue parisienne, comme champ de tension

Mais vie de baladin ne rime pas avec insouciance. L’association Ritournelles et Manivelles qu’il anime a dû s’aguerrir pour défendre les orgues contre la barbarie des PV. Certains képis espèrent toujours se faire remarquer de leur hiérarchie en verbalisant pour « cris et vociférations sur la voie publique ». Une vieille histoire… L’association compile les noises que les pouvoirs ont toujours cherché aux ménestrels. Depuis cette ordonnance de 1393 « à tous dicteurs, faizeurs de dits et de chançons et à tous autres menestriez de bouches et tordeurs de ditz… » que le prévost de Paris menace de prison au pain et à l’eau « s’il font mention du pape, du roy notre seigneur, de nos diz seigneurs de France… » Investir la rue, c’est donc se frotter aux arbitraires qui pèsent sur l’espace public. Objet du litige, la définition même de cet espace de la rue parisienne. « On nous présente la rue comme un lieu d’insécurité que l’on doit franchir le plus vite possible entre chez soi et le bureau. Nous, nous voulons faire passer l’idée que la rue est le lieu idéal pour se retrouver », dit Arnaud. Paris, ville animée ou ville aseptisée ? Le débat se décline : ville populaire ou ville bourgeoise, petits commerçants ou boutiques de souvenirs, bar kabyle ou bar lounge, squat d’artistes ou 104 (1) ? Tel est le débat.

La rue, comme média alternatif

La concurrence symbolique est vive sur l’espace public. Les pouvoirs ne contestent pas aux artistes seulement l’usage corrosif des mots et des notes de musiques requalifiés en nuisances sonores, mais aussi les signes, traits et couleurs. Qui domine la ville a le droit de capter, le privilège d’orienter les imaginaires distraits des passants. A qui veut bien voir, la rue est un champ symbolique géant remplie de signes, de messages et d’ordres. C’est majoritairement la chasse gardée d’une parole légitime. Celle qui descend et nous rassure que le chef de la ville veille sur nous « prochainement ici, un nouvel équipement écologique et convivial…. » ; celle la publicité qui excite à l’achat (la demoiselle à forte poitrine de la publicité d’en face ne fait pas autre chose qu’une injonction au gros monsieur qui passe :« désire-achète ! ». Quand les ordres ne sont pas des volées de flèches qui indiquent qu’il faut tourner, descendre, pousser…
Face à cela, les signes illégitimes, street art, graffiti, tag sont d’abord cette dissonance cognitive qui clame « J’existe ! Donc vous existez ! Et toi passant-e, qu’as-tu à dire ? » A Belleville parmi les graffs, dans le Montmartre des touristes, près du Palais-Royal ou à Denfert, les Raspouteam ont semé leurs plaques de céramiques et leurs photos de communards sont partout. « Paris est notre médium » clament les Raspouteam, activistes des signes urbains. Ce collectif de très jeunes gens, soudés par les manifs lycéennes de 2005, est un incroyable creuset de talents. Sous la capuche clandestine du taggeur, se cache la maîtrise du graphisme, du numérique, une réflexion historique et la farouche volonté d’un message politique. « On a toujours regardé la ville comme support pour accueillir les images que l’on a dans la vie, et qui n’ont pas de relais efficaces dans les médias disent-ils. On cherche à associer un discours critique à une forme intéressante, de façon à lui donner cohérence et force. On a fait des affiches, des pochoirs… » C’est à une sorte de journalisme high-tech qu’ils se livrent actuellement sur les murs de la ville. Il s’agit de marquer, au moyen de codes QR (code que le passant peut flasher sur son portable et qui renvoie à un site Internet) les lieux qui portent la mémoire des combats des pouvoirs contre la ville populaire, des fusillés de Thiers à Malik Oussekine tombé sous les coups des voltigeurs, en passant par les algériens noyés par Papon le 17 octobre 1963. « Nous cherchons, disent-ils, un langage commun pour tous ceux qui pensent et qui luttent. » Un jeu de piste engagé, du pochoir au reportage multimédia, de la quête du signe à la bataille du sens.

Vers un art de la relation ?

En suivant les voies de la gare Montparnasse jusqu’au square Pernety on peut croiser parfois d’étranges et furtifs baladins. Deux ombres noires glissants dans une sorte de flamenco esquissé, valsé de loin, abstrait, délié et silencieux. Des présences oniriques qui, si elles s’approchent, vous marqueront au détour d’un regard par l’intensité avec laquelle, sans un mot, elles ont levé la barrière intime qui vous sépare des autres. Gloria Aras et Fred Etcheverry, forment ce duo d’âmes, intenses à couper le souffle, dans la vie et dans l’art. Leur aventure fusionnelle vécue comme une quête éperdue d’humanité se rit des frontières symboliques et glisse des plus grands festivals, Bilbao, Dublin, Wuppertal, à la ruelle voisine devenue salle de répétition. Fredéric raconte, « On est revenus à la rue sur la pointe des pieds, timidement… On n’était plus dans la même énergie qu’il y a dix ans, au temps de notre troupe Negrabox. On est devenus beaucoup plus calmes. La rue elle aussi avait beaucoup changé ; il y a une violence qui n’y était pas. On était d’autant plus prudents, que danser dans la rue est à la frontière du trouble de l’ordre public. Spécialement, le gardien du square voisin nous inquiétait. Il suivait chaque jour nos répétitions fixement des yeux. Un jour, il s’est approché. On a craint le pire. Puis, il s’est mis à danser avec nous. ». Pari gagné, comme ailleurs dans les rues de France ou d’Espagne. Ici, le spectacle ne vise pas à se montrer, mais juste à produire une étincelle de rencontre. Le spectacle, s’il existe alors, c’est aux artistes de le découvrir sur le visage des autres. « On ne danse pas dans la rue, on danse avec la rue, explique Gloria. C’est de l’improvisation totale. Une exploration du risque de la relation. » Quête d’exaltation. « On est tellement dans une époque décadence, conclut Frédéric, les valeurs du capitalisme ont pris le pas sur les valeurs humaines, que l’on s’est dit, il faut arrêter de faire des spectacles et carrément… s’investir dans l’humanitaire. » Artiste recherche humain pour relation non programmée. Urgent.

Comme un impérieux besoin de lien

La rue par son instantanéité aimante les gens en quête d’échange. Comme ces artistes pour lesquels tout ce qui fait écran à la relation devient insupportable, à commencer par la dualité qui fige l’identité d’artiste face à celle de spectateur. Une dualité passif-actif, émetteur-récepteur devenue obsolète à l’heure où nous sommes tous égaux et tous en réseaux sociaux. Comme s’il s’agissait de traduire ces nouvelles modalités de l’échange horizontal dans l’art. Comme si le monde comme il va ne pouvait plus aller et qu’il devenait urgent de quitter le boulot pour prendre et explorer le maquis des signes ; d’utiliser les puissants outils de l’art pour tenter des retrouvailles.

L’art dans la rue, un art de la relation ?

Une quête de liberté et un besoin d’échange qui nous donnent deux nouvelles. La mauvaise d’abord ? Cette rue de la liberté, de couleurs, de rencontres n’existe sûrement que dans leurs rêves. La bonne ? La rue triste, celles de consommateurs-électeurs marchants en rang entre les caméras de surveillance et les publicités n’existe qu’autant que les esprits lui prêtent pouvoir, pas davantage.
Choisis ton trottoir, camarade !

David Langlois-Mallet

Brigade des clowns : Farces de l’ordre

Brigade de clowns

Déguisé en CRS de carnaval, la Brigade Activiste des Clowns, sème le doute dans les manifs, mais ne cogne que sur nos ridicules.

Le fleuve des manifestants anti-CPE grossi sur les boulevards tandis que dans la rue voisine un détachement de CRS, sagement rangés dans leurs autocars, trouvent déjà la journée longuette. Ces gens d’armes, n’osent trop penser à la confuse inquiétude que leur inspire la fin de journée. Peu s’en doutent, mais sous les cuirasses de crustacés, ont connaît aussi la peur. L’appréhension, reste le propre de l’homme.

Comme le rire : «  CRS en colère, le pastis est trop cher ! »

Une masse colorée vient de déboucher sur le trottoir et se glisse parmi le martial convoi. Des personnes, jeunes pour la plupart, des filles en majorité, la tête enfouie sous des écumoires bleues, le visage maquillé sous des nez rouges, les cheveux en serpentins, agitent des matraques molles et des boucliers de orné de guirlandes.

C’est la BAC, Brigade Activiste des Clowns, qui sème le doute sur le pavé et sur ses intentions. Est ce de l’art ou des patachons ? L’un imite la posture du garde de faction, l’autre fait un gros bisou à un molosse casqué et paré pour une bataille médiévale, certains marchent au pas derrière une section en mouvement, imitant les ordres, créant le désordre… Même des manifestants, séduits, ne savent plus trop s’ils doivent quitter la mine austère de la lutte pour se laisser aller, comme leurs enfants, au plaisir de la farce. C’est tout de même sérieux la Sociale, m… !

Qui sont ces énergumènes ? Que veulent-ils ?

Ils préfèrent ne pas le savoir eux-mêmes. « On n’a jamais de message complètement clair » décode — exceptionnellement pour Politis, — Clown Bob, l’un des meneur de la revue. « Qui est-on ? que veut-on ? Les gens en tirent des choses différentes, on ne cherche pas clarifier » dit-il. En fait, cet espace d’incertitude, joue le rôle poétique et humoristique d’une parenthèse, brouille les rôles. Celle de l’ordre et de ses forces, d’abord. « Certains CRS nous chuchotent arrête ça tout de suite ! Je ne suis plus crédible… » se délecte Clown Bob.

Celle de l’obéissance aussi. Et son irrespect s’étend à toutes les conventions, celles des manifs incluses : « Le côté assez réglé de la manif aussi est mis en cause » s’amuse le clown joue à faire bêler les manifestants comme des moutons. Mais l’intention reste « de recréer de l’enthousiasme, de renforcer les gens tentés par la morosité, pour qu’ils se sentent du côté des plus créatifs » dit-il.

Une sédition bienveillante, mais politique

«Ce n’est pas du théâtre de rue, mais un autre contact au message politique que de se faire tracter à la sortie du métro », insiste Clown Bob. Faire passer un message radical par l’humour et la non violence, un langage de plus en plus prisé des activistes. Traités de « casseurs » les étudiants de Poitiers brûlent des petites voitures sur la place publique, les précaires de L’Eglise de la très Sainte Consommation organisent des pénitences devant les supermarchés, des brigades de clowns se développent un peu partout. Comme le dit Bob, « le nez rouge permet à très peu de frais de changer le discours ».

Le ridicule, arme plus efficace puisque, elle, ne tue pas.

David Langlois-Mallet

http://brigadeclowns.wordpress.com/
In Politis 2006

Culture en résistance : l’autre Renaissance ?

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« Le bonheur est dans la résistance » écrivit un parolier populaire au nez creux en matière d’air du temps. Ou, que se cache t-il, autrement dit,  qui nous concerne de près derrière tous ces phénomènes culturels disparates, entrés en résistance ? Quelles sont les logiques à l’œuvre derrière ces cultures dites « alternatives », « populaires », « émergentes » etc… ?

Tendance
Peut-être, à une époque pas trop lointaine, l’encartement et surtout la parole militante, à la scène ou sur un air de guitare, fondaient-ils la démarche de « l’artiste engagé » sur le modèle de l’orateur politique… Aujourd’hui, à côté de cette révolte explicite — qui existe notamment dans la chanson — on observe des formes d’engagement culturel bouillonnant d’inventivité qui correspondent aux formes de la conscience sociale, politique et même économique, dont elles investissent  les champs, à leur façon. Si les mots ont perdu de leur pouvoir au pays de Voltaire, c’est probablement, dans notre post-mitterrandisme, que la pensée du moment, lorsqu’elle est en mouvement, fructueuse et active, est particulièrement attentive à un autre champ, celui des pratiques, à une certaine cohérence entre paroles et actes, voir à un feeling. Certains y verront un reflux de la politique, c’est en tout cas une transformation. Une Renaissance, peut-être.

Ces nouvelles pratiques de l’engagement que l’on repère et expérimente dans un grand nombre de dynamiques en cours dans ces cultures dites « alternatives », sans préciser à quoi. Que l’on qualifie de « jeunes », même si, du cœur des nouvelles générations, elles restent ouvertes à une jeunesse à la Tintin, où chacun peut trouver sa place.  « À la marge » ce qui est insultant pour des phénomènes qui sont au cœur de la société (ou bien est-ce un lapsus qui, parce qu’il vient de l’Institution, traduit l’éloignement de l’Etat ?)… CultureS surtout, au pluriel, car nos vieilles habitudes jacobines devront bien réapprendre à penser dans la diversité quand dans nos quartiers comme nos représentations, cohabitent et se bousculent plus qu’avant, les représentations venues de toutes les régions du monde, époques de l’histoire et systèmes esthétiques nées des formes musicales (techno ou rap, rock et reggae ne sont pas que des musiques). On aurait pu parler de cultures actives. Mais quel terme rend compte de ce qui peut se passer, ici ou là, dans certains squats, mouvements sociaux, l’antiglobalisation, la jeune scène, du graph, les artistes de rue, dans les caves des téCi, les bars musicaux, sur certains sentiers du web, dans de petits lieux alternatifs un peu reconnus, voir jusque dans l’évolution, éminemment culturelle, des relations humaines, amicales ou amoureuses. Bref, dans un renouveau des cultures populaires, marquées par la volonté de résistance ? Alors résistons au logo. À la définition d’une école, ou la dénonciation à l’admiration générale de grands artistes. À la facilité commerciale du concept, préférons la difficulté à les saisir qui est peut être une chance de préciser ce dont on parle. Essayons de reconnaître des tendances à l’œuvre en relevant, ici ou là, des indices de leur présence.

Lieux
Mettons-nous à la recherche d’endroits où « cela » peut se passer. « Cela », c’est une rencontre entre une humanité et des pratiques artistiques, une élaboration culturelle ouverte à ceux qui l’entourent. Des lieux possibles parce qu’ils ne sont pas construits sur le mode de l’espace privé avec ses barrières réelles et tarifées (droit d’entrée) ou symboliques (vigile, regard en biais des galeries d’art, propriété de celui qui paye et possède le territoire, juge du droit d’accès, etc…). À la recherche de ces espaces privilégiés, on trouve les quartiers populaires mixtes (l’est parisien par exemple), parce qu’ils sont humainement plus riches, divers, multiculturels, et fourmillent de lieux ouverts, bars culturels, squats et petits lieux de culture. Entre de « beaux quartiers » (de quelle beauté parle t-on ?), vidés de leur substance, transformés en galerie marchande obscène ou en musée glacé (qu’on veuille bien prendre le temps de regarder ce qu’est vraiment le quartier Latin) et les quartiers délaissés, où l’injustice et la souffrance se donne de façon plus brut(e) et dont l’humanité reste d’un accès codé.

Démarches
Entrons dans cet atelier à Belleville, Velasco-Meller, dont les artistes choisissent de se retourner sur le regard des habitants du quartier plutôt que de rechercher l’approbation du marché, des critiques et des galeries. Ou chez ces artistes à Montreuil qui avec l’association Pulsart travaillent avec les gamins du 93, ou avec des prisonniers et d’autres publics délaissés et font ainsi jaillir une créativité brûlante. C’est dans un coin de Ménilmontant, le Théâtre de Fortune, qui ouvre de longs mois une scène gratuite, avec des programmations vraiment intéressantes mais est aussi un lieu de débat, de répétition, une maison du peuple dans un squat sous la menace des pelleteuses. C’est une compagnie de théâtre qui promène les gens dans le noir et leur chuchote à l’oreille, une autre qui joue en appartement, parce qu’elle recherche cette même proximité et aussi parce qu’elle n’ont pas de salle. On voit de nombreux artistes qui diffusent, parfois par internet, leur œuvre, leurs pensées en forme no-copyright, sans prétention mais non sans talent comme Katerine Louineau et ses K-lignes. Les Femmouzes T, chanteuses des rues toulousaines passées à la scène, qui refusent les budgets qu’on leur propose : « dépenser de l’argent public, pourquoi faire ? » Ce sont des artistes du quartier Arnaud Bernard de Toulouse, les Fabulous Trobadors, qui lancent les repas de quartier. Tel squat (mais pas tous) recherche le travail en atelier, tel autre une alternative à la galerie ou à la boîte de nuit, celui-là un rapport différent au quartier. Yannick Jaulin dit qu’il a choisi de dire des contes sur un thème difficile, la mort, parce qu’il pense que la société est paralysée sur ce sujet. Bureau d’Études crée des plans de ville sous un angle abstrait et figure à la fois « le droit et les interdictions », puis trouve plus de sens à s’investir à corps perdu dans l’organisation du camp No-border. Sous leur chapiteau et autour de leurs chansons époustouflantes, les quatre frangins-et-gines des Ogres de Barback construisent un réseau indépendant. Et dans cette petite épicerie, « l’arabe du quartier », on écarte quelques jours boîtes pour chat et paquets de lentilles, pour une expérience avec des vidéastes. Qu’ y a-t-il d’intéressant là-dedans ? L’épicier ne l’est-il pas autant que les artistes ?

Centralité des pratiques
L’identité profonde de toutes ces expériences et ces créations — de ses vies — s’attache à la recherche d’autres pratiques. On fait avec d’autres publics, en se débrouillant pour que ceux qui d’habitude sont exclus, puissent en être. On fait avec d’autres moyens, un autre rapport, d’autres lieux. « Autre » que les conventions, autre que ce qui habitue au fonctionnement routinier de la société. Tout ce qui peut casser l’habitude semble susceptible de faire naître un instant de pensée autonome chez le spectateur, devenu spec-acteur. De créer un lien différent de la relation figée artiste / public ou de sortir celui qui vient, petit bout de société, de son attentisme. De casser les rapports convenus. Accepter que les choses soient là où on ne les entend pas. Comment échapper au produit culturel et à la démarche marketing ? À la mécanisation ? Y a t-il des archétypes, des modèles ? Plutôt des démarches dont la convergence peut faire penser qu’une véritable culture est en train de naître.

Contre-pied ?
« Autre » que quoi ? Alternative à quoi, résistance contre quoi ? «Devine ! » devrait-on répondre. Alternative à une société dominante dans laquelle on ne sait plus bien si l’idéologie de la consommation et celle du repli sur soi forme deux options, ou les deux faces d’une même dictature molle. « Autre » qu’une société à la fois moutonnière et égoïste mais volonté de faire dans le sens d’une certaine logique humaine, individualisé mais reliée au collectif. On pourrait presque imaginer un tableau :

Commerce / Gratuité
Récréation / Sens
Tourisme / Local
Standard / Cultures du monde
Ciblage / Ouverture
Centralité / Réseau
Autorité / Autogestion
Masculinité / Parité
Privé / Public
Etc…

Un tableau que l’on peut retourner. Il est amusant d’avoir une lecture de la société dominante, dans l’exaltation des valeurs inverses de la culture alternative résultat… presque aussi flippant qu’un prime-time sur TF1.

Du côté des militants
On peut même penser qu’il n’y a qu’un mouvement, artistique et mouvementiste, ( !) (militant ? activiste ?) tant l’évolution est parallèle. Les mouvements qui prolongent 68 substituent aux discours la vigilance sur les pratiques et des générations, que l’on dit incultes historiquement, ont en mémoire les erreurs à ne pas recommencer. Reclaim The StreetS, Aarrggh ! ! etc… veulent faire réfléchir plutôt que prendre le pouvoir. À Dijon les anarcho-punks de Maloka ouvrent squats sur squats et expérimentent un vivre-ensemble politique. Et la réinvention des cabarets politiques, après le 11 septembre, n’est-elle pas le fait des artistes de Jolie Môme ? À côté, ou en plein dedans, les formes de représentation qui s’élaborent au MIB, entre répression policière et hip-hop : est-il culturel ou politique de faire émerger l’idée, sur un tract ou en free style, que « la justice coloniale s’est transposée aux banlieues ? » Les jeunes qui montent le Festival des Résistances et des Alternatives, organisent concerts, débats politiques ou expérimentations de désordre urbain. Vous avez dit frontière ? Quelle frontière entre happening et manif aujourd’hui ? S’il n’y en a pas dans la forme, c’est dans le sens qu’il faut la chercher, dans l’intention.
Dans ces groupes, les questions les plus actives sont celles des pratiques internes : convivialité, politique festive, parité, démocratie, non violence etc… Le militantisme recherché (qui choisit pour s’exprimer la chanson, le dessin, le carnaval, le théâtre de rue etc…) se veut moins « efficace » que tourné constamment vers l’art de vivre politique du collectif. Car l’important y est peut-être d’abord ce que les gens vivent : la pratique encore. Même si on ne peut que rarement parler d’art dans les pratiques des mouvements militants (oui, mais alors ne dirait-on pas qu’ils sont artistes ?), où est leur frontière avec des groupes musicaux qui finissent par présenter leur liste aux élections, comme Zebda ? N’est-ce pas d’un même mouvement qu’il s’agit ? D’une même pensée, d’un sens, décliné sur des champs différents ? D’ailleurs tout cela ne finit-il pas, en manif ou en soirée, sur l’air « Motivé, motivé »…

La question du sens
La tendance est repérable à certains comportements, mais io n’y a pas de recette, de « concepts », dont pourraient s’emparer des opérateurs commerciaux ou institutionnels pour reproduire du sens (il semble que cela leur soit aussi difficile qu’à un dirigeant politique ou économique de produire du sens social). Mais quelque chose est à creuser. Pourquoi parler des SDF ? Aller dans les prisons ? Rechercher le contact du quartier ? S’intéresser aux jeunes des cités plutôt que de les désigner à la vindicte publique ? Pourquoi se préoccuper des exclus de ceux que la société rejette, les vieux, les gamins, les quartiers populaires ? etc… . Pourquoi cette intention a t-elle du sens, plutôt que de se demander quel marché est à conquérir, ou comment maintenir ses petites positions en faisant trébucher untel ? Contentons nous ici de répondre : « Parce que ». Sans plus de prétention. Et renvoyons chacun à son bouquin d’éthique favori, à son bénitier, à son manuel de sociologie ou à ses éphémérides… sa façon de se débrouiller avec ce mystère de notre humanité. Nous pensons que le cœur du mouvement est dans la sincérité d’intention de ses acteurs. Sincérité artistique, qui manifeste aussi un sens subtil de son intérêt : « jouer dans une salle où les gens ont payé 20 euros l’entrée, non merci ! Bonjour la gueule du public dans ces lieux là ! Je préfère de loin les petites salles » s’exclamait par exemple Akosh. Mais sincérité d’abord d’artistes ou d’associatifs  qui se pose simplement la question de ce qu’ils peuvent faire de bien avec leurs moyens dans ce contexte. Échos à la belle angoisse d’un José Valverde : « Ai-je assez dit que le monde comme il va ne peut pas aller ? »

Contexte
Qu’on se rassure, on reste libre de penser que la création et la culture n’ont rien à voir avec notre époque. Que la culture, c’est un peu de musique que l’on ajoute dans une convention d’entreprise, une expo d’un peintre mort pauvre (mais très coté) qu’il faut voir, le livre de la rentrée ou de l’été. Quand les richesses les plus phénoménales jamais détenues par l’humanité se concentrent entre quelques mains alors que la pauvreté explose à milliards, que les médias nous habituent à l’idée de la mort de la planète, qu’un zigoto au fond d’un laboratoire, ou un autre, élu par des mafias, peut changer la marche de l’Humanité, voire l’interrompre en appuyant sur un bouton. Quand le pouvoir économique s’est constitué en force méta-politique depuis ce que l’on commence à appeler « le coup d’état de l’OMC » et se dote aux travers des États (qui ont échappés à leurs citoyens et dont on se demande s’ils forment une entité distincte) et des médias de moyens de contrôle considérable sur les individus au nom de leur sécurité ou de leurs loisirs. Est-ce un hasard si c’est au Président de la Commission Culture du Parlement Européen, Michel Rocard, qu’il revenait de dire que « certaines mafias ont trois ou quatre fois le PNB de la France et disposent de tanks et de sous-marins » ?

Libres de penser que ces considérations doivent rester sans rapport avec l’évolution culturelle — puisqu’elles ne sont même pas politiques, si l’on en croit nos énarques, qui planchent sur l’équation entre critère de convergences et taux de croissance. Que nos murs bardés de digicodes, (de caméras de surveillance, de reconduite aux frontières, de vigiles et de normes de sécurité…), construits entre deux mondes, dans la même rue, sont sans rapport avec nos propres cloisonnements. Que le fait de s’habituer aux SDF dans la rue, que nos comportements avec l’Autre (autre fortune, autre âge, autre culture, autre richesse, autre sexe, autre couleur etc…)  sont sans conséquence pour notre humanité et sans rapport avec le retour de l’extrême-droite. Nous ne savons pas si les nombreux opérateurs culturels et les pro du marketing du moi ont encore de beaux jours devant eux. Ce qui est certain, c’est que le choix d’une logique ou d’une autre signifie une société déchirée, où les passerelles sont peu nombreuses en dehors de la fête par exemple.

Pratique de l’exclusion
Une jeune femme qui venait de faire émerger son « petit lieu » de culture, essayait d’expliquer son parcours par une précarité « à 80% subie, à 80% choisie ». Cette phrase, combien de jeunes artistes, militants, chercheurs, intellos-précaires, la comprennent de l’intérieur ? C’est une signature de génération ! Entre les forces du marché qui n’en veulent pas et des institutions qui les snobent, un verrouillage de la société sur le modèle de l’homme blanc, quinquagénaire… Les pratiques de la recherche, de l’exigence, impliquent une expérience pratique de l’exclusion qui rapproche les modes de vie de ceux qui possèdent une richesse culturelle et de ceux qui subissent une pauvreté matérielle. Les squatteurs, le mouvement des free parties, les jeunes des cités, les artistes de rue, les bars musicaux etc… sont comme les SDF, les sans-papiers et les autres exclus, priés de circuler. « Oui, mais pour aller où ? » disait l’un d’eux, à Amiens, contraint de déménager. Ils sont là parce qu’on les empêche d’exister. Pourquoi certains ont-ils moins le droit de respirer que d’autres ? Pourquoi certaines cultures relèvent-elles du label et d’autres de l’écrou ? Pourquoi le ministère de la Culture ne gère t-il qu’une partie de son champ et laisse t-il au ministère de l’Intérieur les arts de la rue, des squats, des bars musicaux ?

Quelles perspectives ?
Si l’on s’en tient au rapport de force, si l’on mise sur l’affrontement, cela se présente mal. Rien qu’en France, quelles peuvent être les « marges de progression » des marges ? Si le modèle culturel jospinien prêtait à sourire, que dire de l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement culturellement néo-pompidolien au temps de l’OMC ? La répression se fait depuis quelque temps plus violente, dans un conservatisme autoritaire décomplexé. La culture de contestation ne bénéficiera même plus de l’influence et de la fascination qu’avait sur la droite son aînée dans les années 70, tant son capital moral s’est perdu dans l’affairisme et le pouvoir. Du côté des conservatismes de gauche et des adeptes de la culture de distinction, par définition vides de sens, une violence symbolique se développe « contre le nouveau populisme ». Tout est à reconstruire dans une société qui fonctionne en cercles de plus en plus autonomes, n’ayant de compte à rendre qu’à leurs conflits internes. « Dans les éléments chaotiques de notre société, comme dans les éléments naturels, le geste ne peut plus tant être un geste de force contre les choses, que de composition avec les choses » écris Gibus de Soultrait, surfeur et philosophe le temps d’un ouvrage collectif avec les Périphériques Vous Parlent.

Un humanisme
On doit s’impliquer contre cette précarisation et essayer de faire évoluer les mentalités, le droit, ou les pratiques. Cela n’empêche pas de retourner la question : « au fait, qui est précaire culturellement ? » Car le revers de cette précarité, c’est une richesse culturelle. Les habitants des beaux quartiers ne sont-ils pas nécessiteux ? Culturellement ou humainement, ne vaut-il pas mieux habiter à la Goutte d’Or que dans le XVIe ? Ceux qui n’achètent qu’un art qui les conforte se condamnent eux-mêmes à fréquenter des artistes qui n’ont rien à rien à leur apprendre, sur un monde qu’ils ignorent. À quoi cela sert-il de trôner, déconnecté et dans l’ignorance ?

Réponse courante des artistes sur la question de l’engagement : « vivre comme ça est déjà un engagement ». Si les artistes en résistance n’avaient à répondre qu’à eux-mêmes, la plupart feraient le même parcours, « parce que c’est plus passionnant » disent-ils avec Nicolas Verken de la K’Tamaïr compagnie. À défaut d’une vie publique, ils s’offrent le luxe d’une vie d’intérêt collectif et tout simplement une vie intéressante. Mais quel gâchis que tous ces gens, riches et brillants, restent dans une certaine l’obscurité, alors que moins de tracas, un peu de moyens, de la lumière leur ferait tant de bien (et à la société  donc !), quand tous les ploucs du show-biz grillent sous les feux de la rampe. Ces artistes qui éprouvent la nécessité de transmettre une émotion porteuse de sens dans une période de crise grave,  ces militants convaincus qu’il est plus urgent de favoriser une prise de conscience collective que de prendre le pouvoir se retrouvent dans une convivialité populaire soucieuse de notre humanité ; ils savent qu’à grande échelle le problème politique est avant tout culturel. Espérons de jolis fruits d’art de vivre et de civilisation, car comme le disait joliment l’éditeur sonore Alexis Frémeaux. «La culture vivante, c’est la spiritualité des pays laïcs ».

Que du bonheur !
Jolie perspective, sa plus belle chance ne réside t-elle pas dans une certaine séduction ? Voir un hédonisme conscient. Entre des masses sous hypnose cathodique, une culture du profit qui génère une dégradation des conditions de vie, des rapports humains de merde, un dégoût de soi compagnon nécessaire des carrières « réussies ». on n’enlèvera pas aux artistes les moments de bonheur, et les bourgeois restent troublés de voir passer les gueux. La vraie séduction, c’est peut-être ça, tous les enfants ont rêvé d’être d’Artagnan ou Zorro avant de devenir épicier. On se rêve résistant, pas milicien, Même les buveurs d’eau de Vichy rêvent d’ivresse et ont des oreilles qui peuvent entendre cette petite musique de bonheur, d’intelligence, ou de liberté intérieure.

David Langlois-Mallet


(Article paru dans la revue Cassandre 2003)

(G)-Rêve illimitée à Paris VIII – 1995

(Vous excuserez les inconforts de lecture car c'est d'un papier collector qu'il s'agit. Mon premier reportage ! Il vaut la cacahuète ! Bon, vous reconnaitrez aisément le gars qui passe trois nuits d'amour et croit qu'il va se marier, qui voit une fac en grève, croit qu'il revit la Révolution Française. C'est moi. Politis 1995).
Paris VIII vit ses heures les plus chaudes en ce début d'hiver. La tournure qu'on pris les évènements étudiants sont les processus d'une révolte sociale non d'une grève. Reportage.
 
"Fac en grève", "Vincennes n'est pas morte", "On nous avait promis des pommes, ont a eu que les trognons, on va vous faire de la compote" etc... placardés partout dans la fac, ces dazibao s'inspirent sans rougir de leurs parents de 68.  Ici et lê dans le hall, les étudiants s'organisent par groupes pour aller "débrayer" les cours. L'accueil à l'entrée des salles de cours est souvent chaleureuse, comme chez ce brillant professeur de sociologie╩: "Enfin  je croyais que cela n'arriverait jamais ! Que je ferais toute ma vie cours ê des moutons" confit-il ê mi-voix aux grÀvistes. La salle les Àcoute avec une connivence incrÀdule. L'apathie gÀnÀrale reste forte; la peur de prendre le premier une initiative, pesante. On fait souvent gr§ve lorsque le prof n'y parait pas trop opposÀ. Ce mÉme professeur, qui habilement, dÀcidera son cours ê la gr§ve,  "l§vera" sa salle comme un seul homme, en dÀclarant qu'il ne peut faire cours puisqu'il y a consensus..." avoue avec un petit sourire subtil " j'ai quand mÉme eu un peu peur en vous voyant entrer...c'est aussi une parcelle de mon pouvoir...".
Attitude plus complexe du coté de la présidente de l'université qui face à l'assemblée de ses étudiants joue la complicité et rappelle qu'elle n'a pas ê donner d'autorisation de faire la grêve, sans toutefois se déclarer solidaire.
A la différence du Président de l'université voisine de Villetaneuse, qui emporté, s'est déclaré solidaire de ses enthousiastes étudiants harangués par une délégation de trois étudiants que Saint-Denis leur a envoyé : "Villetaneuse n'a pas de leçon de mobilisation à recevoir de Saint-Denis, je suis solidaire de mes étudiants".
L'ex présidente de l'université libre de Bruxelles explique que la grêve en Belgique dure depuis dix-huit mois, "En France vous pouvez foncer, mais le plus dur ce sera de changer vos parents, c'est de là que tout part".
Stéphanie vient de province,  look mode, coupe blonde "poupée Barbie" elle n'attend presque rien d'un diplôme de droit, pour lequel elle se donne pourtant entièrement, et dont la seule valeur sera de lui permettre d'aller s'inscrire "ailleurs". Elle quitte nerveuse l'amphi pour fumer une cigarette. Le débrayage de son cours a échoué, la prof a annoncé qu'elle ferait cours "même pour deux élèves". "Ont était tous prêts à se lever, mais deux sont restés, ils ont tout gëchÀ. La prof c'est vengÀe en nous faisant gratter comme des malades"."Je ne peux pas me permettre de me planter, je ne ferais gr§ve que si tout le monde la fait". Dehors les "dÀbrayeurs" cuvent leur Àchec am§rement. ImpressionnÀ par leur propre audace, ils s'imaginent l'hostilitÀ dans la passivitÀ de l'amphi...Mais "Respect !". Cette gÀnÀration ne semble pas prÉte ê transgresser sa loi tacite. GÀnÀralement respectueuse l'action ne fait pas l'impasse sur les moyens. Il faut convaincre non imposer.
"14 heures AG dans le hall" des débats extrêmement vifs alternent avec d'autres aux allures de colloques. Un système démocratique cahotant mais actif s'est installé. L'AG élit un bureau de grêve chargé de la faire travailler et de faire tourner de nombreuses commissions formées des volontés du moment. Rançon de sa démocratie, la grêve n'est pas organisée. Elle est ce que la font au jour le jour les étudiants qui s'y donnent. Déconcertant pour ceux habituÀs ê suivre : "Alors qu'est-ce que vous faËtes ?" "Qu'est ce que vous avez dÀcidÀ ?" Les traditionnels leaders cherchent aussi leurs marques, ils n'existent pas ici par des harangues ê la tribune ou devant les camÀras. Les fortes personnalitÀs ont la tëche plus complexe de servir le groupe et leurs faux pas sont vertement sanctionnÀs. Les Àtudiants, s'ils n'ont pas tous pris part de leur pouvoir d'action, ont ici retenus les le‗ons de la dÀmocratie spectacle. Le sort de ce mouvement fragile et puissant est incertain. L'obÀissance est une culture et les vieilles structures sont dans les tÉtes. Mais l'important est une expÀrience que ceux qui la vive retiendrons, des liens crÀÀs pour l'avenir. 
S'il est admis que pour changer le monde il faut d'abord se changer soi-même, tous découvrent ici que participer à un changement collectif c'est aussi se changer. On l'avait oublié.

David Langlois-Mallet
Politis 1995