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Désnoyez. Comprendre les crises à Belleville : une autre logique est possible

L’émotion et les protestations soulevées par le risque de disparition de « la rue du graph », posent une nouvelle fois la question de la liberté d’expression culturelle à Paris. De même les pétitions, manifestations, protestations diverses au fil des luttes micro-locales semblables ces dernières années auxquelles la mairie a pris pour habitude d’opposer une fin de non recevoir.
Elles posent plus largement la question de la place des citoyens dans la ville, surtout quand l’institution communique abondamment sur « le participatif », et remettent en question des politiques publiques basées sur l’argument unilatéral d’autorité dont on peut se demander quelle en est la pertinence au temps d’Internet ainsi que la véritable facture à l’heure où l’apathie démocratique devient un problème pour la démocratie même. Peut-on encore se permettre le luxe que la vie politique soit régie par le mépris mutuel entre citoyens et élus, l’absence de concertation, de dialogue, de projets partagés ? Ces à ces questions et inquiétudes que la proposition ci-dessous propose de répondre.

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Polémique de « la rue du graph » : Une autre logique est possible 

Une parcelle du bas Belleville*1 (Paris XXe), nommons-là de son nom historique « La Courtille », est au cœur d’une polémique qui oppose des projets d’intérêt général portés par la Mairie de Paris (crèche de 50 berceaux et logements sociaux à destination de femmes isolées) que nul ne conteste, mais dont beaucoup de voix (artistes, habitants, visiteurs, médias…) s’indignent ou s’étonnent, refusent qu’ils se fassent au prix de la destruction d’une singularité culturelle devenue emblématique, voir d’intérêt touristique : une rue Désnoyer, dédiée de fait au graph, au street-art, à la figuration libre.

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La réponse ordinaire des institutions parisiennes face à ce type de mobilisation à la fois singulières (puisque liées à un quartier, voir une parcelle) et récurrentes (puisqu’elles se reproduisent sur le même modèle régulièrement) n’est pas satisfaisante puisqu’elle se solde à chaque fois par de micro-ruptures avec le tissu citoyen des quartiers concernés. Quelques soient les modalités d’un dialogue, totalement inexistant ou plus actif, le résultat reste invariable. La ville maintient son approche et passe outre l’opinion des citoyens concernés ou mobilisés, accentuant le sentiment de mépris et de fracture avec le politique dont les citoyens s’estiment à juste titre l’objet de la part de leurs élus.

<a href="http://« >Reportage de l’excellent Télé Bocal

Au positif

Cette situation nous interpelle en premier lieu la très grande vitalité créative de la société et singulièrement de la jeunesse du territoire francilien.

Il se passe dans les arts graphiques, ce qui a eu lieu pour la génération précédente dans les squats d’artistes. Faute d’ateliers, d’espaces dédiés, la jeunesse prend ce qu’on lui laisse, hier les friches, aujourd’hui la rue comme théâtre d’expression et ce faisant invente une nouvelle forme de dialogue éphémère avec son époque et un nouveau public qui se trouve de fait en dehors des politiques culturelles comme du marché de l’art, musées ou galeries.

Ce mouvement correspond à notre époque, un temps de mutation, de précarité aussi, où les besoins d’expression et la quête de signes nouveaux pour comprendre le monde et se comprendre soi-même sont immenses.

Mais il souligne aussi en creux le replis d’institutions qui (souvent du fait de fractures générationnelles, culturelles, sociales) ont renoncé à être à la racine de ces mouvements, encore moins à les accompagner. Voir s’arqueboutent, comme c’est le cas à Paris, sur le droit ou sur l’argument d’autorité pour les interdire de fait.

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La liberté d’expression artistique, crise récurrente pour la municipalité

D’apparence anodine, le conflit de la rue du graph, se trouve être l’écho, voir la réplique, d’innombrables micro-conflits et polémiques locales ayant trait à la présence des artistes à Paris et plus généralement à la liberté d’expression culturelle des parisiens, aux initiatives de solidarité locales. Initiatives qui se heurtent à une municipalité qui entend contrôler institutionnellement et être le vecteur unique de toutes les formes d’expression du territoire.

Conflits qui posent une question quasi de philo politique au conseil de Paris : Est-ce le rôle de l’institution de se placer en situation de monopole culturel, au détriment de l’expression culturelle du territoire ? N’y a t-il pas confusion entre le politique et culture, voir autre chose encore, d’autant plus s’il s’agit de déléguer plus ou moins les structures ou les contenus à des opérateurs privés inscrits dans des logiques de marché ? En clair, il s’agit de savoir si la culture vivante est l’expression des institutions, du marché ou de la société.

Pour ne parler que de cette parcelle de Belleville, les conflits de ce type, en particulier autour de La Forge (squat d’artiste autour duquel la mobilisation a permis de sauver des promoteurs la parcelle concernée, devenu depuis propriété de la Ville de Paris, puis concédé à un opérateur privé) ont été la trame quotidienne de l’histoire de ces dix dernières années. « La rue du graph » étant le fruit du dernier équilibre trouvé en l’institution et les artistes. Equilibre aujourd’hui rompu.

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(Lire à ce propos, in L’Ami du XXe) Quelle Belleville forgeons-nous ?
https://mesparisiennes.wordpress.com/2014/01/05/quelle-belleville-forgeons-nous-in-lami-du-xxe-mai-2013/

Le fait que Paris soit devenue l’objet d’une très intense spéculation immobilière d’une part et de l’autre de politiques d’équipement volontaristes souvent appréciées, mais dont la mairie doit entendre qu’elles ne laissent plus de place à l’initiative locale, à la spontanéité. Pire que les formats voulus par la municipalité dans l’ensemble de ses interventions culturelles sont le reflet d’un conformisme plus que discutable de part ses liens endogames avec les industries privées d’une part et une destination quasiment auto-référente ou du moins caricaturale du milieu assez limité des bureaucrates qui l’animent à qui se l’adressent à eux-mêmes.

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Une question de démocratie locale

Derrière la question culturelle, ce qui fait l’objet d’une contestation est l’absence de prise en compte de la vie locale, des usages et de l’existant dans les projets municipaux. Ce n’est pas la nature des projets de la ville qui est contestée, mais sa manière. Cette manière d’intervention brutale, s’inscrit dans une continuité et une histoire douloureuse, celle du quartier populaire objet d’une forte violence politique et urbanistiques au cours du XXème siècle (destruction de très nombreuses parcelles, constructions de cités, opérations de promotion, déshumanisation du cadre de vie etc.)

Cette action urbaine du XXe siècle — de droite ou de gauche — imposée du Paris-Capitale, niant les Paris-villages, nous dit en creux une certaine impuissance institutionnelle. La Mairie de Paris, pour être récente (1977) comme institution, est une institution qui ne s’est pas trouvée. De par son gigantisme et sa centralisation notamment, elle s’inscrit dans la duplication d’une politique de l’Etat davantage que comme une véritable mairie, par nature fortement liée à ses citoyens et irriguée de leurs propositions, tout en restant capable d’y faire prévaloir un intérêt général.

A l’heure où l’on fait de plus en plus appel à la responsabilité locale ou individuelle, où l’on met en avant « la participation », voir la démocratie locale, n’est-il pas temps pour un autre type de relation entre la ville et les citoyens, ne serait-ce que pour contrer les phénomènes d’isolement urbain, de replis sur soi, d’indifférence, de replis identitaires et des tensions qui les accompagnent ?

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Propositions

Dépasser ces tensions, suppose une intervention différente, visant à donner aux institutions comme à toutes les personnes intéressées (artistes, habitants, usagers, professionnels, chercheurs…) les outils et le temps de la réflexion en considérant plus finement les logiques à l’oeuvre sur ce territoire du bas Belleville, appréhendé non comme un simple réceptacle vide de politiques publiques, mais au contraire dans sa singularité et sa diversité.

Ancien journaliste (Politis, Nova, L’Huma hebdo, Rue89, Cassandre, Communes de France…), spécialisé dans les cultures populaires parisiennes et les politiques culturelles. Expert de la Région Île-de-France pour les politiques d’ateliers d’artistes. Auteur des propositions adressées à la ville de Paris par de la commission culture du PS, animateur de réseaux de réflexion sur les politiques culturelles (Altaïr, Un Peuple Créatif, Le 6B, Le CENT), bon connaisseur de l’histoire locale, j’avais déjà été sollicité par la Mairie de Paris comme médiateur dans une précédente étape du conflit de la Forge, le squat d’artiste présent dans la parcelle. Il se trouve que je suis par ailleurs habitant du quartier en question. Mon point de vue pourrait donc être fondé à ces titres divers, ce n’est pourtant pas lui que je souhaite mettre en avant.

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La nécessité d’une enquête de territoire

Ma proposition vise à saisir l’occasion d’une mobilisation citoyenne pour entamer un autre type d’échange, plus large, entre population et élus.

Personne ne contestant sérieusement sur le fond, ni la nécessité des investissements publics (ici une crèche et des logements sociaux à destination de femmes isolées en difficulté), ni non plus l’intérêt culturel que représente la dynamique des arts de rue, en particulier du graphe.

Il apparaît que les dynamiques de quartier qui portent ces expressions culturelles et de protestations restent ignorées ou mal comprises des décideurs politiques. Elles demandent souvent que soit prises en compte les singularités d’un espace urbain que les politiques publiques autant que la centralisation économique tendent à banaliser, à normaliser et à vider de son sens par des aménagements réalisés souvent au mépris de ses usages ou de ses fonctions de vie quotidienne.

C’est pourquoi il apparaît nécessaire de reprendre à la base le dialogue en s’intéresser plus finement au quartier concerné, à son identité, ses dynamiques, d’identifier ses zones de forces et ses potentiels à partir des acteurs concernés, ses habitants, ses artistes, ses commerçants, ses usagers, ses élus, acteurs institutionnels etc… de recueillir l’expertise de chacun, au service de la réflexion de tous.

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Mise à contribution de l’intelligence de territoire

Surtout il s’agit de mettre en œuvre l’intelligence du territoire. Loin d’être de simples sujets stupides de leur vie quotidienne et des objets passifs des politiques locales, les gens qui habitent ou fréquentent quotidiennement un quartier son reliés à lui par un ensemble de liens, d’émotions, de relations, d’affects, de sentiments, qui construisent leur propre pensée de la ville à partir de leur expérience. Habitants à la fois d’un village et de la Capitale, ils ont un regard tout autant singulier et co-élaboré.

Dans le cas de la Courtille de Belleville, la ressource locale est très grande. Fruit d’une existence intense, mouvementée (histoire contemporaine riche, conflits d’urbanisation, suractivité culturelle, diversité des parcours de l’immigration…), les témoignages, avis et réflexions enracinés dans l’expérience que l’on peut y recueillir sont nombreux et affûtés sur les questions urbaines.

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Paris, ses fauxbourgs et ses environs où se trouve le détail des villages, châteaux, grands chemins pavez et autres, des hauteurs, bois, vignes, terres et prez, levez géométriquement / par le Sr Roussel
Source: gallica.bnf.fr
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Belleville, du vignoble au graph, et demain ?

C’est cette expérience et cet usage du quartier que je propose d’interroger. Mené sous forme d’entretiens ouverts, individuels et collectifs et doublé d’un travail documentaire2. L’enquête fera émerger les principales lignes de force d’un territoire depuis son parcellaire hérité des vignes, jusqu’aux différentes mutations de sa vocation culturelle (guinguettes, music-hall, chanson, cinéma, arts plastiques), de sa vocation de quartier populaire, en passant par l’inventaire de ses atouts d’aujourd’hui et de leur destination.

Il semble que ces éléments issus d’une telle approche intégrée devrait être en mesure de répondre à différentes questions :

° Quelle place pour le street-art dans le bas Belleville et quelles pistes pour sa place dans la Capitale ?
° Quelles ressources culturelles dans le quartier, pour quel usage et à quelles fins ?
° Quels dynamiques et quels potentiels d’épanouissement pour la vie locale, convivialité, cohésion urbaine, culture, développement économique etc.
° Quelles conséquences pour les politiques de la ville, en particulier culturelles, à l’heure du Grand Paris ?

Belleville, le 1er mai 2015

David Langlois-Mallet
langlois.mallet@gmail.com

© mesparisiennes.wordpress.com

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Lire sur cette question :

Stradda
Arts de la rue, rendez-vous passage du désir

https://mesparisiennes.wordpress.com/2013/12/20/quete-de-sens-rendez-vous-passage-du-desir/

Région Île-de-France
Rapport : De l’atelier logement à l’atelier bureau, politiques d’ateliers d’artistes

http://www.cnap.fr/sites/default/files/article/26849_59_rapportateliersdartistes.pdf

Plus généralement

Lettre ouverte au 1er Ministre

https://mesparisiennes.wordpress.com/2013/03/10/cher-jean-marc-ayrault-soutenez-durgence-la-creativite/

Paris, culture et politique. Audition par le CESC du Parti Socialiste
https://mesparisiennes.wordpress.com/2013/09/22/paris-culture-et-politique-audition-par-le-cesc-du-ps/

Un Peuple créatif

https://mesparisiennes.wordpress.com/2012/03/24/un-peuple-creatif-propositions-collectives-pour-le-ministere-de-la-culture/