L’invitation

Il est un mot oublié que j’ai vu resurgir dans le visage blessé. Un mot qui a hanté ces autres nous-mêmes des siècles passés, un mot dont ils avaient soif, pour lequel ils donnaient leur vie avec désinvolture comme l’on quitte un manteau, ou pour lequel ils tombaient enfiévrés, les lèvres tremblantes.

Un mot qui nous est inconnu, incompréhensible, indéchiffrable à nous qui avons été éduqué à tout mesurer à l’économie de notre intérêt, de notre égoïsme, de la petite vie aux doigts crochus de l’utilité, du profit, de la sécurité; vie dont, Ô ironie, nous ne retiendrons rien plus et qui ne retiendra rien de nous. Vie sans mémoire, sans panache et sans gloire dont les morceaux étaient déjà mangés et tout mâchés par nos pères et dont nous ne laisserons à nos enfants que les miettes infectées.

On ne sait pas ce qui nous horrifie le plus quand on voit ces visages blessés, bleuis, tuméfiés, déformés sur ordre politique. Est-ce de découvrir que nos amis les Castors – parce que leur manquait justement ce dont il est question entre ses lignes – ont mis au pouvoir précisément l’ennemi qu’ils se targuaient de fuir, que cet ennemi ira jusqu’au bout de ses moyens, jusqu’à la lie des cadavres pour maintenir les privilèges aussi obscènes qu’inutiles de quelques-uns.

Ou sommes nous effrayés que des gens puissent à travers leur corps donner ce qui nous est devenu impensable, parce qu’uniquement économie et sécurité. Des hommes qui sous-entendent en perdant un oeil qu’il y a plus important que la valeur ultime de notre cathéchèse de petits épargnants. Que des choses nous dépassent, qu’il y a du nous en je, et du je possiblement prêt à mourir pour le nous. Et qu’il peut y avoir plus de sens à risquer d’être éborgné pour autrui qu’à faire les soldes pour son compte.

Comme si se renouait le vieux fil dramatique de l’histoire humaine à mourir pour que d’autres entrevoient simplement l’espoir de vivre mieux. Loi universelle de notre espèce durant des millénaires, à laquelle notre peuple français avait ajouté sa touche particulière d’esprit esthétique et ludique, le mépris du danger (la sprezzatura comme disait les Italiens à propos de mode) l’élégance désinvolte, et s’agissant de ce qui nous occupe ici ce soir, le panache.

« On n’abdique pas l’honneur d’être une cible »

Cette phrase de Cyrano de Bergerac m’a toujours hanté, comme de mourir inutile, sans ennemi qui te distingue, après une longue veille au rempart des Tartares. Ce qui faisait trembler nos anciens, ce qui les faisait pâlir et frémir, c’était de courir le risque de n’en pas avoir compris la leçon. D’être surpris un jour par la peur, d’abdiquer à leur corps défendant, en somme de perdre le fil d’eux-mêmes par surprise.

On peut lire n’importe laquelle des histoires anciennes et des mémoires, elles ne sont pleine que de ça. « Honneur » le mot est lâché. Que l’on veuille savoir pourquoi Cambronne a parlé sous la mitraille ou pourquoi Jean Moulin s’est tu sous la torture; pourquoi Brantôme allait pour un baiser risquer sa vie de nuit rue aux Ours et pourquoi, au coin de ma rue un homme tenu, seul et sans espoir des heures durant, la dernière barricade de la Commune; pourquoi Jeanne et Olympe se rirent de leurs juges et bourreaux; pourquoi Beauharnais a doublé son tour pour marcher le premier à la guillotine, ou pourquoi Cyrano à passé le sien vers le bonheur à la mort de son ami.

Notre caractère français est l’opposé de la seule fin qui justifie les moyens du pragmatisme britannique qui nous tue l’âme. C’est ce qui fait que nous souffrirons demain quand Macron ramènera content de lui, ses contrats d’armement d’Egypte.

L’honneur est parfaitement incompréhensible à des gens qui rampent sur les autres pour un vendredi noir, une promotion ou pour une élection. Existences de basse intensité dont la vie est terrée, domestiquée, soumise à la décision des pouvoirs au point de s’oublier d’exister et d’avoir au fond intégré pour soi-même le mépris, que leur maîtres ont d’eux.

Le compagnon Rodrigues a, en perdant un oeil et en remontant à cheval de son lit d’hôpital, a affirmé à la collectivité sororale et fraternelle, à témoigné à ses enfants et à ses vieux, qu’ils lui étaient plus que lui-même. S’il peut se mépriser, c’est qu’il nous respecte, ou plutôt qu’il se respecte en nous. S’il est prêt à y laisser un bras, une jambe ou les deux, c’est donc bien la preuve que nous existons, que nous sommes précieux et c’est la signification de cette très belle martingale révolutionnaire : « Je me révolte, donc nous sommes. »

Naguère, les vieux loups de mer, les aventuriers et les conquérants revenaient avec un oeil en moins et tout le monde trouvait cela aussi normal que de rapporter une boule à neige en souvenir de voyage. Voilà que l’effroi nous saisit parce que, touristes de l’existence, nous trouvons en tong à en être là, au milieu des bastos. Nous venons de sortir brusquement d’un rêve vendu depuis 70 ans, celui de vies garanties et protégées par de gentils-papas où il ne se passerait plus rien que de « profiter » (ce mot… que je te hais !) d’une consommation infinie à l’ennui aussi angoissant que la mort.

L’Histoire ouvre son gouffre sous nos pieds et l’invitation à l’honneur rend capable d’aller y risquer un oeil.

Langlois-Mallet

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