Cahiers de Doléances. Sur les difficultés à inventer la politique aujourd’hui

Et sur l’aide que nous apporte Latour et la nécessité d’un regard sur le précédent des Etats-Généraux de 1789

J’ai bu du petit lait ce matin à l’écoute d’une des plus intéressantes contribution à la situation que j’ai entendu.

Pas de surprise que cela vienne de Bruno Latour (7/9 de France Inter, voir lien dans les commentaires de ce post) dont la pertinence n’est pas une découverte. Vous noterez au passage qu’il vous conseille la même chose que cette page en début de semaine : Relire la lettre de Louis XVI lançant la démarche de brainstorming pour tout remettre à plat, plutôt que de répondre au quizz (lui il dit sondage) de Macron.

– Avant de refuser, ou de vous engager, dans ce débat, prenez votre propre mesure de ce que conseiller l’Etat veut dire. Tout doit être ouvert dans votre esprit à partir de votre expérience. Participez ou pas, mais n’entrez pas dans le piège des cases.

– Autre problème à résoudre (le plus difficile aujourd’hui comme Latour le souligne très justement) : « débattre mais avec qui ? » Nous avons été ultra-libéralisés et nos opinions déliées flottent dans le Cosmos du net. Alors que nos ancêtres étaient collectifs avant tout. Ils ne vivaient qu’en collectif, ne pouvaient que s’inscrire dans des solidarités et des liens et ne faire émerger une pensée ou un discours que de là.

– On voit très bien ainsi que, là où les Gilets-Jaunes ont pris le problème par la convivialité des ronds-points, Macron adresse lui le « grand débat » à une société anonyme d’individus à responsabilité limitée, qu’il regarde par les lunettes déformantes de ses pauvres valeurs d’argent. Comme lui, ils sont censé (nous sommes censé) n’avoir comme unique but de « réussir » individuellement une progression économique et sociale (d’où son classement mental, entre « premiers de cordée » et « qui ne sont rien »).

– Les Français sont des performeurs managérial individuels plutôt que des qu’âmes éprises, plutôt que consciences, plutôt que citoyens expérimentés du réel… Qui doivent répondre au quizz dont le roitelet et ses sbires jugeront seuls (après recours à l’intelligence artificielle ou intelligence énarque ce qui n’est pas plus rassurant) de la pertinence de mesures, dont les choix sont déjà inscrits dans les questions… sur le mode : « quel service public voulez-vous supprimer pour faire des économies ? » Alors que la vraie démarche historique de doléances impose que les thèmes soient choisis et posés collectivement de la base et donnent lieu à une représentation avec un mandat impératif pour les porter.

Latour insiste très justement sur un fait capital. Les opinions on s’en fout. C’est très juste. Je suis persuadé que vous ne lisez pas ma page parce que vous avez besoin de mon opinion, ni que moi-même je perdrais ce temps à penser qu’elle vaut d’être publiée. Mais parce que les processus que j’y expose, à partir de l’expérience ou de l’observation construite du réel, nourrissent quelque chose de cette même démarche chez-vous et que donc il est question de ce lien. Latour va plus loin et insiste sur le fait que nous devons faire émerger à partir de nos expériences sur ce qui ne fonctionne plus ou qui fonctionne dans notre réel, les solutions (ce qu’essaient là encore de faire les gilets-jaunes).

J’aime beaucoup aussi son rapport aux questions d’identité. Là où nos élites veulent nous culpabiliser d’un tabou (l’identitaire serait une sorte de péché original dont les journalistes-prêtres nous font expier dans la grande cathédrale médiatique); ou à l’inverse le jardin d’Eden promis par toutes les contre-sociétés nationalistes ou religieuses, dans la mousse duquel il suffira au jour heureux de leur prise de pouvoir de se rouler, pour voir toutes nos douleurs effacées.

Latour montre très bien que nos encrages sont un point de départ nécessaire, mais qui appelle à être dépassé pour pouvoir avancer. Son recours à l’image du Brexit est excellent. Les Anglais envoie tout valdinguer à partir du besoin identitaire de se retrouver maîtres de leur situation, puis… ils constatent tous les liens qui les relient. Expérience que chacun à dû déjà faire à son échelle intime, familiale ou professionnelle. Donnant de la saveur à cette question compliquée d’être libre et d’être (re)-lié. Qui n’est pas qu’un thème de philo, mais la question pratique de notre modernité.

Bref, vous l’écouterez vous-mêmes, il y a du grain à moudre pour vos moulins.

Autre satisfaction (c’était l’autre thème prioritaire que je vous proposais pour cette semaine, pardon mais ça fait plaisir de se trouver en lien avec ce que l’on estime de meilleur), que le débat sur les violences politiques ordonnées aux policiers par Macron et Castaner prenne corps. Il est absolument inacceptable que l’on tire sur des gens (de plus en plus à l’aveuglette en sus) au prétexte de maintien de l’ordre. D’autant plus que les fusils d’assauts commence à être de sortie et que graduellement on se fait à l’idée que des victimes civiles sont tolérables.

Ce maintien de l’ordre « à la française » (dont la doctrine fût politique très bien résumée par Luc Ferry l’autre jour, « mais tirez donc dans le tas et qu’on en finisse »). On gagne encore à jeter un oeil du côté de la Révolution :

– Sitôt la bourgeoisie Macroniste du temps ayant destitué Dieu (ce qui était nécessaire) et un roi qui voulait bien mourir mais pas faire tirer sur la foule (au grand dam du parti aristocrate), le remplaça par l’économie et donna à la propriété le caractère de « sacrée », proposant la peine de mort à qui poserait la question de la justice et du partage… (Il faut le faire quand même). Ce qui en acte donna La Fayette faisant tirer à Paris (17 juillet 1791) sur la foule ouvrière, femme et enfants compris, qui venaient simplement s’exprimer par écrit sur des registres de pétition… Toute ressemblance avec ceux qui nous gouvernent n’étant pas fortuite.

Mais cette violence, plus ou moins légale, est encore un privilège de la bourgeoisie installée dans les habits d’Ancien Régime comme dans ses palais (rien ne se perd, tout se transforme) qu’il faut remettre en question pour que l’on puisse prendre le beau mot de « République » au sérieux.

Langlois-Mallet

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