La Gôche me fait penser à une aventure d’adolescent

J’avais croisé à quatorze ou quinze ans, des monômes de lycéens qui jetaient de la farine et des oeufs sur les passants; et cela avait enthousiasmé et enflammé mon moi séditieux.

J’avais couru m’approvisionner à mon épicerie et j’étais revenu semer la pagaille dans les rues du Quartier Latin, me pensant vraiment en train de faire tomber le gouvernement parce que je lançais des oeufs (à tir tendu quand même…) contre les voitures de police qui protégeaient la rue de Bièvre où vivait Mitterrand…

Nous sommes remontés tout au long de la rue Monge. Ceint de mon écharpe rouge à la taille, comme un drôle de général rouge chouan à la tête de ses troupes, je me suis mis à parlementer avec un dodu fromager à moustache arc-bouté contre sa porte vitrée à qui je réclamais des munitions d’oeufs en échange de ma magnanimité à épargner sa boutique… « Donnez-moi des munitions et j’ordonne à mes troupes de se retirer… »

J’ai d’un seul coup vu son regard crispé s’éclairer d’un grand sourire et j’ai entendu derrière moi « Ah, celui-là on le tient ! » Deux nobles représentants des forces de l’ordre en civil, venaient de surgir comme la réalité dans ma saynète imaginaire et comme des fauves sur leur proie, matraque au poing, pour me choper par le col de ma veste de velours vert.

Ils ont eu la gentillesse de m’épargner (en ces époques bon enfant, on ne blessait pas encore les gamins pour rien). Et je me suis retrouvé, bien serré contre eux à l’arrière de leur voiture sirènes hurlantes dans Paris, fonçant vers le camion de fourrière où je devais voir arriver nombre de mes copains de jeu de l’après-midi. Les écoutant se féliciter de tenir « un meneur », « un excité. »

Sorti à la nuit tombée bon dernier du commissariat – où j’avais il est vrai fait l’animation en chanson pour remonter le moral de mes troupes – j’ai eu tout le temps de repenser à ce moment où l’on se croit à la tête d’une vague parce qu’on est plongé dedans et où l’on se retourne seul sur le sable du réel pour constater quand elle n’est plus là, qu’elle n’est pas nous.

Impression que j’avais eu à la rentrée 2016 aussi. Après avoir vécu dans et du mouvement de 95, le continuant avec les autres meneurs pendant les vacances de Noël au sein du dernier carré de la Coordinnation Nationale Etudiante, pour se retrouver seul (avec sa petite amie compatissante) à tracter face à la vague des étudiants rentrant en cours, les précieuses et immortelles paroles et les impérieuses exigences collectives sur double A4 qui devaient remettre la France oublieuse en mouvement…

J’ai parfois un peu cette impression avec les orgas de Gôche

Elles vivent tellement dans l’imaginaire des forces passées (comme le gamin que j’étais pouvait l’être des mythologie de la Rue Gay-Lussac ou de la Sorbonne insurgée et occupée, dont j’avais eu l’honneur d’être in-utero) celles de Fourmies ou de 36, qu’elles oublient que le monde du travail a été domestiqué par TF1, colonisé par l’Empire imaginaire de l’Oncle Sam, repu de consommation puis asséché par la précarité, désorganisé par les crises identitaires, clairsemé par l’individualisme, éparpillé par les écrans, détourné par le Lepénisme avec la complicité de Mitterrand, trahis et retrahis dans tous les sens par le PS… Et qu’il ne s’agit plus de mettre quelques logos au bas d’une feuille pour retrouver dans la rue la substance de ce qu’était les syndicats avant 47 ou la gauche politique avant le Congrès de Tours.

Il est bel et bon que des mouvements fassent causse communes (enfin), mais c’est un peu pour cacher leur faiblesse. Le Peuple, mythique objet, a déserté. Il est perdu pour lui-même. L’espoir du partage du Capital n’y suffira. Pas parce que l’idée serait trop vieille, mais parce qu’il n’y a plus de culture commune. Rien qui rassemble. Fasse sens et corps. Pas de lieux partagés surtout.

Les Tiers Lieux et terreaux politiques

Dans beaucoup de travaux, j’ai insisté pas mal d’années durant, pour faire comprendre la nécessité de ces lieux populaires dans la construction d’un avenir possible, c’est à dire d’un imaginaire commun. A Paris, là où je sévis, ils ont été méthodiquement démontés et récupéré en show-room par la pseudo gauche municipale, aujourd’hui sans assise populaire, comme le gamin que j’étais devant la vitre du gros commerçant.

Il fallait voir les pauvres derniers représentants des Verts par exemple à la manif, démonétisés sous leurs drapeaux délavés, pour se souvenir de leur force vive qu’ils ont eux-même méthodiquement détruite, mais ce serait là m’amener à compter d’autres aventures.

Pour l’heure où est le peuple ?

Voilà la question d’où il faut repartir. Quelles sont les référents communs existants dont on peut repartir pour refaire corps social ? Quelles sont les batailles de demains et les angoisses d’aujourd’hui qui n’ont pas encore été mises en mots pour se mobiliser fructueusement ?

La vieille nation a sûrement encore son mot à dire, pas seulement parce que le maillot bleu mobilise les foules, mais parce que c’est le seul espace où une souveraineté populaire, volée lors du référendum de 2005 sur l’Europe, peut se reconstituer.
Mais bien sur le péril est immense. Car l’extrême-droite a pris de l’avance pour en corrompre le noble idéal universel Français en replis identitaire haineux. Elle continue tant à servir d’assurance-vie au pouvoir pour les deuxièmes tours, de poison influent pour son action quotidienne (on pense au Collomb mal dépisté), que de remède pire que le mal si elle parvenait au pouvoir. C’est qu’en fait, par le mépris et la violence, elle en fait déjà parti.

L’idéal de Résistance aussi. Car, même si les historiens vous diront qu’il s’agit de mythes construits en grande partie après-coup, ces derniers sont plus actifs pour les humains que la réalité. Vercingétorix, Sainte-Geneviève, Philippe Auguste Jeanne d’Arc, Danton, Bonaparte, Louise Michel, Jaurès, Clémenceau ou le Pétain de Verdun, De Gaulle… Ne sont pas pour rien des figures de l’imaginaire qui ont toutes en commun d’avoir dit « non » et renversé des situations désespérées en victoires improbables.

Même si les gens sont perdus et égarés sous la domination médiatique, culturelle de l’argent, les valeurs d’indépendance et le mot sacré de Liberté, ne peuvent pas être, eux tout à fait perdus. La foi d’universel humanité, présentes tout au long de notre histoire et intrinsèque à un ADN Français tel qu’il s’est exprimé avec éclat dans les Lumières et la Révolution, comme le rêve patient de Grande Nation tel que l’on forgé les Capétiens à travers les siècles, ne peut pas être perdu tout à fait. Même irréconciablement affrontés nos ancêtres travaillent en nous, pour nous; ni les siècles et les siècles de sourd travail du peuple pour la Justice et l’Egalité, ni l’orgueilleux honneur de se battre et de mourir de l’aristocratie ne sont tout à fait morts en nous.

Dans le sang qui coule des petits bobos et des blessures graves ces temps-ci sous la répression macronniste, il y a ce qui nous lie à jamais à Bouvines, à Valmy, au Vercors, à Fourmies, plus encore à Paris à ceux de la Commune dont c’est anniversaire. Même dans les manifestations atones, il dort dans nos atomes le courage des grévistes de Germinal. Et dans nos larmes, des neiges d’antan.

Mais où ?

Langlois-Mallet

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