France. Nos identités d’esclavagistes et de victimes

Hontes et fiertés collectives d’un enfant au pays de Voltaire.

Quand j’étais petit garçon j’ai appris en découvrant les cow-boys et les indiens que je faisais parti des méchants et que je devais avoir honte car j’étais blanc (mais à vrai dire, je préférais jouer les moyenâgeux et mon château-fort, là où l’on pouvait se latter la truffe avec panache en toute bonne conscience sans les remarques des adultes).

Français je pouvais être fier de Versailles car ma grand-mère me préparait un goûter royal servis sur mon trône parce que « Si Versailles m’était conté » passait à la télé, ou des chansons de Brassens, ou de Bertin que j’écoutais sur mon pick-up, ou, petit parigot de la Commune qui était quelque chose comme la manif contre Pinochet. A vrai dire je n’ai appris que bien plus tard que les Français et les indiens d’Amérique avaient été une histoire d’amour partagée et que nous n’avions pas à être comptable des méchants anglo-saxons ou ibériques.

Nous apprenions que nous étions les bons face aux méchants Allemands (lourdaux que nous aimions bien quand même, car ils ne le faisaient pas exprès, mais par admiration de notre merveilleux pays), puisque Papi avait fait la guerre de 14 (et que son révolver restait caché dans sa table de nuit). Et que nous étions aussi les faibles face aux Nazis parce que papi (l’autre) avait du se cacher dans une ferme en zone libre pour échapper au STO en Allemagne et qu’il y avait des photos dans le foin. Que comme petits parisiens, on nous représentait en FFI les 25 août, alors que nous avons dû découvrir et réapprendre que Paris avait laissé les petits Parisiens Juifs se faire trier et embarquer.

Je devinais à bien des signes que je devais me sentir de la lignée des mousquetaires, puisque mon père en était un par la grâce des ancêtres et que je bénéficiais des honneurs dû à mon rang, mais l’on ne «savait pas trop » me dire comment, sur les ancêtres, surtout à cause des Antilles, parce que c’était compliqué, qu’ils avaient sûrement peut-être été un peu esclavagistes pour certains et sûrement esclaves pour d’autres puisque nous avions du sang métisse, noir et arawak. Peut-être étaient-ils protestants alors que nous étions catholiques ? Bref, c’était compliqué.

On m’a dit que je devais être fier d’être le peuple de la Grande Révolution qui avait éclairé le monde ignorant, mais bon quand même, que les rois avaient fait la France. On rêvait du panache du bon roi Henri, on enrageait du méchant Ravaillac, mais l’on pouvait tenir le couteau aussi. D’être fier d’être Français pour le Siècle des Lumières, que l’esprit de Voltaire vivait en nous et brisait les chaînes si nous chérissions les livres, puis il s’est avéré que le même Voltaire spéculait sur l’esclavage…

On voyait des photos sépia exaltées et étranges dans les vieux ouvrages des greniers de famille ou sur les timbres postes dont on héritait « A la gloire de l’Empire Français » montrant des explorateurs, des boas et des négresses à plateau pillant le mil… les seins nus ! Mais on savait juste que nous étions les méchants avec les noirs et qu’à cause de cela il fallait avoir honte et faire attention : que dire « nègre » était très mal-poli et pouvait nous faire prendre une gifle (comme le jour où j’avais montré un paralytique du doigt), mais qu’il balayaient surtout nos rues, même si les diplomates noirs existaient aussi. Et parait-il que même certains noirs aimaient tellement la France qu’ils étaient Français aux Antilles (mais qu’on pouvait les reconnaitre parce qu’ils étaient un peu moins noirs) mais que dans les deux cas il y avait un lien avec les bananes du goûter (les mieux étaient les Made in France).

On savait que nous avions tout inventé les premiers, la voiture et le téléphone. Mais que se sentir supérieur c’était mal. On savait surtout que la fierté et la honte se mélangeaient, et que la politesse exigeait de nous un esprit assez arrogant avec un coeur repentant. Sans très bien savoir si le fait d’être honteux nous permettait d’être mieux arrogants ou nous empêchaient de l’être. Bref la culpabilité était-elle une manière d’avoir le pouvoir et la bonne conscience (certain ont fondé des carrières politiques là-dessus au PS en particulier), ou était-ce plutôt une invitation à refuser sa part de pouvoir pour prouver que l’on était pur ?

Que nous étions avant d’avoir vécu, mille aventures, mais que les aventures c’était mal. Que les explorateurs étaient courageux, tuaient des lions rusés et puissants puis dormaient sur des peaux de bêtes, mais que tuer des lions, c’était mal car il n’y en avait plus beaucoup maintenant, alors, que c’était mieux d’avoir une fausse peluche.

On pourrait continuer comme ça. Que les arabes étaient les bons et nous les méchants à cause de la Guerre d’Algérie, mais qu’il fallait quand même faire attention avec eux (surtout la nuit) mais que leurs épiciers étaient toujours très gentils. Qu’il ne fallait jamais parler de la guerre d’Algérie à mon oncle, alors que Papi devait toujours répéter les anecdotes de 14 ou de la Résistance en 39 et qu’il fallait même les demander à Maman quand il n’était pas là pour lui faire plaisir.

Peut-être je me trompe, et suis-je un peu seul de mon style, mais je crois que c’est ce riche bordel que les petits Français de ma génération avaient dans la tête. Que nous héritons d’une gloire que nous ne devions pas assumer, parce que nos valeurs avaient entre temps changé. Et d’une culpabilité avec laquelle il est difficile de construire quelque chose, de nouvelles valeurs glorieuse (sauver la vie sur Terre ? Lutter contre le réchauffement climatique ? Etre un héros écolo ?) n’ayant pas encore émergées.

Alors j’avoue qu’il y a côté rafraîchissant, quand je vois comme hier des copains « arabes » se coltiner aux mêmes questions de l’esclavage en pays musulmans, ou de l’interdiction des noirs dans les transports d’Alger (sans savoir si leurs commentaires sur ce point sont fondés) s’engueuler ou le dénier même. Peut-on être fondés à être esclaves parfois et esclavagistes ailleurs, dans nos identités collectives ? Ben, oui.

Que l’on tombe du poirier, du dattier, de l’arbre de Judée ou du platane de l’école de Jules Ferry, me parait avoir assez peu d’importance. Charlie continuera à montrer les prêtres pédophiles en oubliant les instituteurs violeurs, et les autres qui se réjouissent de la chute de DSK nieront que Tarik Ramadan puisse être autre chose qu’un gentil dévot. Les appartenances, c’est vraiment très fort.

De mon côté, je vitupère assez les racistes ou ceux qui vivent de ce climat malsain contre les musulmans, pour me permettre un style blagueur à propos des copains, qu’ils soient nés ceci ou cela, dominés ou dominants. Conscient qu’ils apparaissent, puis se construisent et se représentent eux-mêmes à leur profit et en conscience, comme nous tous, selon les scènes du théâtre social, dans les habits qu’on leur a donné, celui de la victime ou du bourreau, de l’esclave ou de l’esclavagiste. Bien conscient surtout que la pièce que se joue l’humanité est effectivement mauvaise et violente.

Se qui me préoccupe davantage, c’est notre complicité passive aujourd’hui. Aucun de nous n’a participé à l’esclavage négrier, ni d’un côté ni de l’autre du fouet. Mais tous avons en nos poche un téléphone portable dont les composants ont coûté des vies d’enfant. Des mains de toutes les couleurs les saisissent, avec non plus de réflexion qu’elles s’emparent des bulletins de vote quand notre complicité va à voter pour des dirigeants qui nous assurent le confort, plutôt que de nous proposer la lutte, quitte à les laisser renverser des régimes ouvrant la voie à ces nouveaux marchés aux esclaves, dont nous sommes, comme pour les services invisibles que nous utilisons chaque jour, les utilisateurs et principaux bénéficiaires.

Il va sans dire que les mêmes réflexions s’appliquent à d’autres débats, Metoo par exemple, où l’on veut figer des identités collectives de victime ou de bourreau selon des genres.

Oui, il y a bien un système de domination masculin (ou blanc) à renverser. Non, on ne fonde pas une contre-identité de victime, qui ne fonde aucune autre supériorité, ni n’exonère les femmes par exemple d’une propre réflexion sur leur part de violence ou leur part de bénéfice et de responsabilité dans le système en place, ni sur leurs attentes réelles envers les hommes. Celles qui en doutent, comme les hommes qui doutent de la réalité du viol, n’auraient qu’à se pencher sur les violences maternelles autour d’elles, pour faire émerger cet autre continent de la violence, sûrement pas sans lien avec le premier.

De même être homme n’est pas ramper sur sa page Facebook devant le nouveau Dieu vulve en ayant gommé les exhibitions phalliques avec des signes de contrition, ni se fonder dans une mauvaise conscience et une détestation de son genre. Mais prendre conscience de mécanismes à transformer ensemble et rendre dans ses rapports aux femmes une copie meilleure que l’exemple que l’on avait reçu et dont on est envie d’être fier.

De même que nous ne transformerons pas le passé de l’homme blanc, qui aura à partir de l’horreur qui existe partout, inventé l’horreur industriel avec un esprit de système et de justification détaché de toute émotion. Je ne suis pas sûr que nous fabriquions du meilleur avec sa culpabilisation, en témoigne les résurgences xénophobes, prêtes à assumer l’indignité pourvu que cela leur permette une fierté sur l’air de « je suis raciste et alors ».

Mais qui sait, peut-être saurons-nous par contre nous frotter à redéfinir ensemble, de nouvelles causes de fiertés communes ?

Langlois-Mallet

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