Sur la peur du terrorisme. Lettre à une amie

Coucou Chère,

Je sens une angoisse immense derrière tes mots d’hier, comme si tu étais toi-même victime d’attentat.

J’aimerais bien te rassurer…

Mais je ne peux pas te dire que ça n’existe pas. Oui, il y a des attentats. Ils ne te toucheront pas directement mais te feront souffrir par sympathie pour les victimes et par les cicatrices que réveillent ta juste empathie.

Meme si le risque reste infime comparé à la pollution de nos petits poumons par les voitures ou de nos assiettes par les pesticides que le gouvernement autorise et même encourage, la « menace terroriste » et sa réalisation en partie déjouée par notre Bureau des légendes, va durer autant que les bombes et le chaos au Moyen-Orient et que la désagrégation de la société en France.

Autant que les petro-dollars, le chômage et les zones reléguées. En acceptant le chaos pour d’autres, on accepte la peur pour soi-même.
Des vies pourries par les autres sortiront, comme toujours et on en sait pourquoi, des fleurs pour les un-es ou des vengeances pour les autres, des poèmes et des bombes; l’envie de construire un monde neuf ou la rage de démolir celui-là.

Avec le terrorisme, je partage la crainte de chacun (j’aurais pu être en bas de chez-moi au bar du Carillon, au Bataclan, voir si j’avais accepté l’invitation de Cabu à une conférence de rédaction de Charlie) un de mes proches aurait tout autant pu y être. Je partage avec les autres une peur raisonnable. Ce que je pense des risques et des priorités n’est donc pas affaire de légèreté ou d’indifférence.

Mais j’ai pour ma part beaucoup plus de craintes que la France dévie, devisse. Cela reste un pays très violent dans son tréfonds. Et si l’on sort des rails de la justice pour passer dans l’exception, que beaucoup plus de sang ne coule.

L’Etat est un pit-bull dont la présence peut protéger (souvent des dangers qu’il crée lui-même), mais dont on ne sait qui il mangera quand sa muselière lui sera retiré. C’est ce que l’on appelle « la France de Vichy » dans la mémoire collective : détruire et livrer légalement une minorité en espérant sauver la majorité.

L’état d’urgence montre que ce sont plus sûrement les Rémy Fraisse que les Merah qui payent. On éliminera demain les gens qui veulent construire un autre monde au prétexte d’éliminer ceux qui veulent détruire celui-là. En fait cela a déjà commencé parce que la force est dans les mains de ceux qui veulent surtout que rien ne change des privilèges alors que ce monde s’effondre. Sur ce malentendu du « que rien ne change » votent ceux qui ont un peu et le sentiment de le perdre.

Avec le recul de l’etat de droit au profit des lois d’exception, c’est le travail patient des clercs chrétiens face aux nobles barbares, puis de l’humanisme laïc face au clergé, du Droit et des intellectuels depuis toujours face à la force qui est actuellement démantelé par la peur.
Pas par le terrorisme lui-même, qui reste armé de camionnettes, mais par la peur du terrorisme. C’est exactement leur objectif. C’est tomber dans le panneau de l’appel à son propre désir collectif de violence.

Même chose, si la majorité commence à se laisser aller sur une minorité.

Beaucoup de Français détestent les « arabes » et pas mal « d’arabes » haïssent la France.

Les uns ont envie de faire payer la perte de fierté de la Décolonisation, c’est le « rendez-nous Barbes on vous a rendu Alger », les autres de se venger de la colonisation, puis de l’exil économique en banlieue. Chacun d’eux veut faire payer aux autres ce qu’il est devenu.

Chacun connaît, entend, comprend ou pas, des proches et leurs raisons de sortir de la société commune, pour se tourner vers des poches identitaires (de voter FN, Valls, ou d’aller vers une radicalité religieuse).

Mon sentiment c’est que tu es sur des douleurs insondables et des besoins de revanche qui se rencontrent et risquent de se percuter. Les Uns ont été trompés, trahis, envoyés à la boucherie au XXe siècle. Les autres aussi et en plus en poussant la voiture des premiers.

Tous ont perdu leur fierté d’humain et les fières paysannes de leurs ancêtres pour la vie vide de sens du béton, des rayons de supermarchés et de Disney.

Quand la consommation se rétrécie, dans la cité ou le pavillon, il ne reste que la rage ou l’aigreur de gens floués qui ont perdu l’estime d’eux-mêmes.

Chacun cherche l’estime de soi et la fierté collective. Et voyant les merdes humaines que la consommation a fait d’eux, se retournent vers des identités factices, des artifices. Le nationalisme ou le salafisme ne correspondant à rien de la réalité de ces ancêtres qu’ils invoquent et ne connaissent pas.

Misère de la culture de supermarché, ils ont cru que l’idéal ou la pureté pouvait aussi s’acheter en portions prêtes à réchauffer !

Notons aussi, puisque heureusement les femmes prennent la parole en ce moment, qu’il s’agit encore de besoins de fierté de ceux qui n’en mettent pas au monde, de douleurs de ceux qui n’accoucheront pas, bref de violence des hommes sur lesquels il serait peut être urgent de prendre la parole aussi.

Ce n’est pas le débat de savoir qui à tord ou raison, qui est sympa ou pas du petit blanc qui ravale sa rage en silence ou du bronzé qui invective et quelle culture est supérieure à l’autre. C’est que les guerres civiles sont des enchaînements de violence sans fin, où seuls les violents des deux camps trouvent leur compte. vers une radicalité religieuse).

Cela occulte le fait que la majorité des uns et des autres a décidé de vivre ensemble et que la majorité des familles sont aujourd’hui plus ou moins métissés et que le libre arbitre de chacun travaille à trier dans sa cuisine avec les aliments que différentes cultures lui offrent. C’est à cet endroit que nous devons avoir l’esprit fort et garder l’équilibre et la tête froide. Ensemble.

Je t’embrasse et te sers dans mes bras.

David”

Soutenez Mes Parisiennes !

€2,00

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s