Nuit Debout. Une révolution entre-soi ?

Vous savez ma tendresse pour Nuit Debout et vous sentez sûrement mon peu d’enthousiasme. Je suis d’accord dès le départ avec tout ça, mais ce n’est pas encore ce que je souhaite.

Les idées qui circulent Place de la Répu, sont les nôtres depuis tellement longtemps… Rien de bien différent de ce qu’on disait et faisait à Chiche ! il y a 20 ans* ou de ce que je raconte par ici quotidiennement. Alors quoi ? Il n’est pas heureux votre Maloux ?

Ben… pas vraiment, non. Parce que je ne vois pas toute la société Française sur la Place, mais une minorité certes éclairée, mais qui s’intoxique seule avec l’idée qu’elle est le tout. La formation d’une force incontestable. D’un temps nouveau j’espère.

Mais je vois d’abord des gens émerveillés d’en trouver d’autres qui « ont les mêmes idées », qui « pensent comme nous » etc. Moi, j’aimerais du débat, pas du consensus. J’ai envie de voir la mamie qui fait ses courses en caddy et regarde Drucker, le petit patron qui ne dort pas, l’ouvrier habitué à fermer sa gueule, la dadame en carré Hermès, le petit cadre à la con en costard moche, la pépette en talons, ceux que l’on trouve beauf et pas seulement les altermondialistes au sourire d’ange de cartes postales et les bac +10 en Sciences humaines.

La vraie Révolution, elle ne commence pas quand les révolutionnaires se retrouvent. Elle commencent quand toute la société débat. Quand des gens qui ne pensent pas pareil s’affrontent en se sachant malgré tout le point commun d’être-là.

Je connais et partage largement la part de vérité des intello-précaires and co. C’est celle d’une grande part de mon expérience. Mais je n’ai aucune envie de discuter toute la nuit avec mes semblables pour repartir avec l’idée que « ben ma bonne Dame, on a bien raison… » J’ai bien plus d’appétit pour ceux qui portent une autre vérité. Je veux le monde de ceux qui portent des responsabilités dans le travail. Des gens englués dans la société normale et ses contraintes, pas juste des d’jeunes qui me prêchent la Nef Banque solidaire, de permaculture, de décroissance, de revenu d’autonomie ou de démocratie etc. toutes choses que je connaissais quand il était encore à se faire baby-sitter par la télé.

Dans une histoire d’amour, pour vous prendre une image, il y a un moment de la vie où l’on aime croire au Pays de Candy ensemble et on va sauter sur les murs et emmerder la terre entière à le crier.

Et puis, après les gadins de la vie, il y a l’époque où l’on ne saute plus en l’air. On se dit juste que l’on a rencontré une jolie personne et l’on vaque à ses occupations quotidiennes, parce qu’on sait que la réussite des choses tient au fait de ne pas se décentrer et de garder son cap, que les choses qui doivent se faire se font sur le temps.

Et bien c’est un peu pareil en matière de mouvements sociaux. Je suis très heureux de voir plein de gens découvrir l’engagement, l’éblouissement de se découvrir acteur collectif d’un mouvement social (expérience que je souhaite à tous, comme le premier amour ou le premier enfant et quelques rares trucs pour lesquels on ne peut regretter quoi qu’il nous arrive d’être passé par là et toutes ces emmerdes). Et loin de moi l’idée de les déranger ou de les réveiller.

Mais voilà, je suis sceptique quand je les vois se prendre pour la totalité de la France, alors qu’il n’en sont qu’une minorité plus consciente. J’aimerais mieux sentir de la modestie et la conscience que les autres ne sont pas là. Que l’histoire de la Commune nous apprend que quand le peuple prend enfin sa place, il doit aussi savoir ses limites. Qu’il s’agit de réinventer le contenu, pas de se croire le pouvoir etc.

Bref, comme pour une histoire d’amour, j’ai un peu hâte qu’ils dégrisent et de les connaitre après !

Comme pour une histoire d’amour, je trouve que les rencontres sont beaucoup, beaucoup, plus intéressantes quand on a en commun et l’expérience de l’émerveillement et l’expérience de la désillusion.

Là, il il me semble que l’on peut vraiment construire.

Langlois-Mallet

* Un vieux pote de Chiche ! (plus enthousiaste que moi) que je croisais là-bas me racontait en ce marrant qu’un gars lui avait doctement enseigné comme « une invention nouvelle », les signes de modération des débats… Que l’on pratiquait en 1996…

 Image : « J’appelle ! » d’Henri Michaud. Utile utilisation de son temps de parole politique par cette jeune fille. Le jour où nos députés en seront capables…

Qu’est-ce que je fais ?

J’appelle.
J’appelle.
J’appelle.
Je ne sais qui j’appelle.
Qui j’appelle ne sait pas.
J’appelle quelqu’un de faible,
quelqu’un de brisé,
quelqu’un de fier que rien n’a pu briser.
J’appelle.
J’appelle quelqu’un de là-bas,
quelqu’un au loin perdu,
quelqu’un d’un autre monde.
(C’était donc tout mensonge, ma solidité ?)
J’appelle.
Devant cet instrument si clair,
ce n’est pas comme ce serait avec ma voix sourde.
Devant cet instrument chantant qui ne me juge pas,
qui ne m’observe pas,
perdant toute honte, j’appelle,
j’appelle,
j’appelle du fond de la tombe de mon enfance
qui boude et se contracte encore,
du fond de mon désert présent,
j’appelle,
j’appelle.
L’appel m’étonne moi-même.
Quoique ce soit tard, j’appelle.
Pour crever mon plafond sans doute surtout
j’appelle.

Henri Michaux, Passages, Gallimard 1950

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