Paris villages et Paris Capitale

J’ai fait une chose qui ne se fait pas trop en politique. Je vous donne accès à un document de travail que j’ai adressé en réponse à NKM et à son équipe qui m’ont demandé (avant qu’il soit question d’un voeu) mon avis indépendant sur les crises de Belleville. Idem je l’avais fait pour le PS, idem j’avais travaillé (bénévolement aussi) « open source ». Parce que l’information est souvent le pouvoir et que les habitants doivent avoir accès au même niveau d’information que leurs élus.

Je ne vous cache pas que si ceux qui ont fait de l’argent avec mon travail (chercheurs, créatures de cabinet de la mairie et consultants divers près parfois à toutes les concession dans leur intérêt) m’avaient reversé 1%, je n’aurais pas eu à me coltiner d’âpres difficultés que mes amis connaissent.

Ce n’est pas d’hier que je me heurte à une question d’apparence insoluble. Peut-on faire bouger le pouvoir sur la question des libertés locales et singulièrement sur la première, celle d’expression que constitue l’art, la fête, de rencontre et d’échanges n’ayant pas l’argent comme finalité… C’est à dire de notre humanité.

Appelons cette question d’écologie urbaine (de vivre ensemble si vous êtes plus PS) ou politiques culturelles. Même si à Paris, elle se cache souvent sous d’autres nom (expulsion, protestation, conflit, fermeture administrative, changement de direction, arrêt des subventions, voir projet non soutenus etc…)

Mes reportages « culturels » m’ont convaincu que dans leur pratique vivante et plus que tout dans l’espace public, la musique, la danse, le théâtre, les arts plastiques etc. sont les medium qui sont au coeur de notre relation aux autres. Les forces du marché ont toutes les raisons de les remplacer par une culture à péage qui nous réduise à un rôle passif (bouffer des chips devant des séries), solitaire et même onaniste. Ce qui n’est pas sans conséquences, chacun voit la crise humaine que nous traversons.

Les multinationales de la culture ont leur logique de supermarché. Nous transformer en produits. C’est un fait et en démocratie, on n’y peut pas grand chose qu’éveiller les gens que l’on aime à des partages plus enrichissants intérieurement et moins coûteux. C’est du ressort du libre arbitre et en un sens tant mieux. Le communisme est mort d’avoir voulu rééduquer les hommes.

Ce qui ne doit pas être accepté en revanche, c’est que le politique, de garant de nos libertés, se retourne contre nous, en simple outil de domestication quotidien à ces forces d’une culture uniforme. En France, où la tradition de Louis XIV à Jules Ferry, est à une culture d’Etat très forte qui descend et s’impose au détriment des expressions de la société et de la diversité des cultures, locales ou régionales par exemple, la puissance de la machine marchante se dédouble d’une puissante publique omniprésente.

Si c’est pour faire éclore Molière et Lully, pour promouvoir dans les écoles l’esprit critique, on peut trouver une part de bénéfice à la perte des diversités, des danses locales et enfiler la blouse grise à la place de la tenue traditionnelle ce sont dit nos grands-parents. Mais nous ? Si nous perdons le contrôle de la démocratie, c’est aujourd’hui les puissantes mâchoires du commerce qui n’ont plus de frein quand elles s’imposent par décret, dans l’éducation ou la culture.

A Paris, les libertés locales sont doublement en crise, parce que la mairie se prend pour la capitale, pour l’Etat, que le déséquilibre de pouvoir entre élus et citoyen est immense par rapport à n’importe quelle autre mairie de France. Contrairement à l’idée répandue dans le pays, le Grand Paris est aussi une province. La matrice de la France historique est d’abord une province de bigarure, province cosmopolite, province d’étrangers et de parisiens mêlés. Une métropole créative monde sous l’éteignoir.

Ici, toutes ces questions ne sont pas portées politiquement. Le mécanisme politique, quand il se résume « à prendre des postes » en croyant ainsi remplir sa mission ne produit aucun changement. Excepté pour les bénéficiaires et leurs familles, c’est une porte vers la désespérance. Pire, les élus eux-mêmes se condamnent à l’impuissance (un élu PS au conseil de Paris, me le disait encore hier « tu as peut-être raison sur le fond -mais pourquoi s’y intéresser ? Ce n’est pas le sujet- puisque je voterai bien sur ce qu’on me demande »).

C’est le mécanisme même de soumission à la « discipline de groupe », c’est à dire d’un côté à leur intérêt et de l’autre in fine au choix du monarque, dont tous voient qu’il est nu (sans qu’il soit besoin de publier des photos à scandale). Qu’il ne porte rien. Aucun élan de transformation collective, juste la soumission à l’appareil technocratique, ou pire aux lobby industriels, qui jouent le rôle des anciens envahisseurs barbares : contrôler et taxer des territoire qu’ils contrôlent et celles et ceux qui les habitent, à qui ils ne doivent rien et pire, qui n’ont profondément aucun sens pour eux. La destruction de la culture et de la culture politique n’est pas que chez les pauvres…

Devant le blocage autiste du pouvoir Delanoïste depuis 15 ans. Devant l’impuissance à laquelle se sont condamnés les Verts et le PC par leur addictions aux postes et aux rémunérations (j’ai bien sur essayé de faire bouger les choses avec eux, sans succès), les parisiens n’ont pas d’outils d’expression libre excepté le Parti de Gauche. Voix sincère, mais tellement confuse et qui se sent désorientée sans l’appui du PC, qu’elle ne peut porter qu’une parole faible et n’a donc qu’une seule élue au conseil de Paris.

Il y a effectivement un boulevard politique que personne n’emprunte. En France, on laisse cette anomie et cette inquiétude existentielle sur ce que nous sommes au quotidien, qui recoupe en bas les angoisse d’un monde fou, se confondre avec la xénophobie, à Paris tout concoure au contraire pour une parole progressiste. Mais va savoir…

Je ne m’étends pas trop sur mes chers confrères et consoeurs de la presse. Pour qui Paris n’est un sujet que pour des commentaires sur les stratégies de politiques nationales (service politique), que pour relayer la com’ de la ville et ses apéro (service culture et petits fours) ou pour jouer son destin sur des questions capitale : « où sortir ce week-end ? », « les terrasses de l’été » (loisirs, vie pratique) etc… Au mieux on peut dégoter quelques pages sur les mouvements sociaux, voir de loin en rubrique « quartiers » quand elle existe rarement.

On a vu récemment un jeune journaliste qui passe pour un modèle d’intégrité de sa génération se fendre d’une interview domestique d’un adjoint. Et je vous dirai le pire, je ne pense pas qu’il ne soit pas intègre.
Le local, le point de vue de la population, des acteurs de la culture en l’espèce, n’est juste « pas politique » à Paris comme partout en France. Preuve s’il fallait que, sorti des lieux de pouvoir de la Capitale, nous sommes bien un village (ce pourquoi je vous ai rajouté dans l’article Télé Bocal et son reportage vidéo de quartier).

En démocratie, les choses bloquée par la majorité, ont un chemin : l’opposition. Ce pourquoi je suis reconnaissant à Nathalie de prendre ses responsabilités et de porter en personne ce voeu au conseil de Paris avec derrière elle près de la moitié des élus, ce n’est pas rien. Quel que soit le succès de la démarche, suspendue au vote des Verts, le sujet aura avancé sans qu’il soit besoin pour une fois d’inventer une polémique excessive (les seules qu’aiment vraiment la plupart des lecteurs) §;-)

Même si je suis conscient qu’il s’agit d’opposition et pas de décision — et je dirai en un sens tant mieux car ce qui manque le plus est de reposer les bonnes questions, pas d’engager des budgets mécaniquement — je trouve très positif que la chef de l’opposition municipale se saisisse du dossier, au demeurant sans le trahir sur le fond (on peut comparer avantageusement les deux versions). Que le sujet ne soit pas pris sous l’angle de la polémique mais de l’enquête vers les habitants et de l’intérêt fin pour un micro-territoire très productif culturellement.

Nathalie ne le fait pas que par amitié pour mon combat. Son intérêt se manifeste bien sur au sujet des politiques culturelles, mais aussi je crois une grande curiosité pour des formes culturelles qui ne sont pas celles de son cadre d’éducation a priori (ou celles que nous prêtons à son image médiatique), comme de réfléchir ensemble aux arguments de penseurs classés écolo, à gauche, voir à l’extrême-gauche.

Cela ne fait pas d’elle une fille de la Commune, pas plus de moi un futur sarkozyste, il suffit juste d’une culture de travail partagée, fondée sur le respect de l’autonomie de chacun. En l’espèce, mon côté ingérable suffit, il n’empêche pas le respect de l’autre. Personne ne lui demande d’incarner le Paris populaire, qu’elle aide à le laisser respirer suffit.

Il me semble qu’elle partage avec moi la conviction que ce n’est pas à la mairie de fixer le goût, le bien et le beau en matière de culture, mais que c’est aux parisiens de s’en saisir et qu’il faut pour cela des espaces de liberté dans les quartiers. Que sans cette créativité du terreau lui-même, Paris n’est plus celui bouillonnant des engagements et des cabarets de Montmartre ou du Montparno, plus même celui du Bellevillemont des années 80-2000 et St Germain des Pré, juste celui des vitrines où « les marchands malappris viennent vendre leurs habits en librairie. »

Je termine sur la question qui me parait la plus importante de toutes et la raison de ce partage. La question de la poésie urbaine, c’est à dire en ville, de ce qui est unique de ce qui est créé par l’humain pour des humains et son revers — la déshumanisation de la ville, qu’elle soit celle des technocrates aménageurs ou des enseignes industrielles au zénith de leur puissance, mais au prix de notre santé.

J’ai pu vérifier dans mon parcours d’enquête que ce constat attristé de la disparition de l’âme commune transcendait les clivages droite-gauche et touchait à notre fond humaniste commun. Peut-être les uns sont-ils plus sensibles à l’âme d’hier et les autres à l’âme de demain ? Les uns aux artistes et aux militants associatifs, les autres aux artisans et aux petits commerçants ? Peut-être même pas.

Bref qu’il faut construire de nouveau types projets, de nouvelles articulations politiques pour les priorités écologiques, de nouveaux clivages et de nouvelles façons de les penser, avec la conscience aussi qu’être français, ce n’est pas seulement se demander fiévreusement d’où nous venons (et encore moins comme la phobie identitaire actuelle, d’où viendraient « les autres »), mais chercher où nous allons ensemble.

Il me semble que les quartiers populaires ont beaucoup à apprendre et pas qu’à Paris, sur ces questions. C’est l’objet de ce travail.

David Langlois-Mallet​

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Une réflexion sur « Paris villages et Paris Capitale »

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