Plan social à Charlie. Nombreux départs anticipés

Et puis tu apprends au milieu de la nuit qu’un copain était là aussi et qu’au moins, lui ne mourra pas. Tu repères sa photo, ou plutôt celle de sa tonsure dans une civière. C’est un professionnel que tu estimes et que tu as côtoyé dix ans « tous les mercredis à 10h » dans une autre conférence de rédaction d’un autre journal concurrent. Et tu l’imagines, blessé, dans les cadavres des autres. J’ai pensé toute la nuit à ces images qui sèment cette énergie qui t’empêchent de dormir : Et si ?

Et si le policier avait eu le réflexe… Et si quelqu’un avait eu le bon mensonge quand les fous cherchaient l’adresse ? Mais aussi à l’inverse et si Luz, que j’ai interviewé chez-lui et que je croyais mort, n’avait pas eu du retard le matin ?

C’est juste horrible, c’est familier la conf’ dans un journal. C’est la messe du dimanche pour des chrétiens. Les vestiaires à domicile avant match pour les joueurs de rugby, le douches aussi pour les échangistes, la salle des profs ou que sais-je chacun selon sa religion. (tiens, une nuit dans un autre canard, j’y ai même fait l’amour avec une consoeur adorable, donc c’est même un peu la chambre des parents §;-)

Un endroit de fraternité et de rancune tenace aussi, les différences entre journalistes sont des fractures à la fois culturelles et politiques. Des combats qui ont aussi du sens et séparent surtout ceux qui regardent « 6 millions de musulmans » d’abord comme une chance à saisir, de ceux qui regardent « 600 fous » comme une menace pouvant justifier le choc des cultures. Comme s’il n’y avait pas Brejvik et des ayatollah blancs aussi. Comme si la Terreur avait une religion fixe ou un parti unique ailleurs que dans nos fantasmes.

Et puis par dessus tout j’avoue, il y a Cabu

C’est à lui que j’ai le plus pensé. Bien sur c’est un destin héroïque à 80 balais. Mais c’était un homme tellement tendre, sympa, chouette, humain. S’engager dans le pacifisme, refuser de choisir un camp, imposer la paix, ne pas faire tirer sur la foule… C’est en général signer son arrêt de mort (Thomas More, Henri IV, Louis XVI, Jaurès, Gandhi, Luther King, Lenon, Rabin…), tout ceux qui ont fait ces choix ont été assassinés. Ils en étaient tous conscients.

J’ai repensé de mille manières à ce jour où j’étais allé le voir sur un bouclage (un dimanche soir), il y avait les autres qui griffonnaient autour de la table et lui qui a tout lâché une demi-heure durant pour me faire un croquis. Un dessin qu’il m’avait promis pour Chiche ! pour illustrer le Pic-nic de l’Europe et les jeunes écolos de tous les pays.

« Ah, oui, c’est vrai ! Je t’avais promis… Oh, excuse-moi, j’ai pas eu le temps. Allez viens, on le fait. Vas-y dis moi comment tu vois ça… A pas mal… Et si je rajoute un Italien là ? Avec une bombonne de vin ? Et une jolie Espagnole ! Tiens, l’étoile, on va la lui mettre sur le maillot, etc. » Je m’étais retrouvé scénariste d’un maître de la BD dont le crayon faisait sortir mon rêve en instantané « J’aimerais bien que la nappe, ce soit le drapeau de l’Europe.  Et pour finir j’aimerais un petit Génie de la Bastille tout en haut, qui tiendrait le drapeau de Chiche ! Dessine-moi un mouton… Un pur bonheur. Et une très grande tendresse pour cet homme. Mon plus gros chagrin je l’avoue depuis hier, alors même que les larmes se mêlent aux rires (car il m’arrive au même moment un truc très heureux, que j’attends depuis des années).

Une Renaissance avortée

Comme Pantagruel à la naissance de Gargantua, je ne sais pas si je dois rire ou pleurer et les deux à la fois. Rabelais. Ce qui me renvoie à la Renaissance. A celle ratée ces dernières années. Celle où tout était possible (on l’a dit, on l’a montré, on l’a expérimenté), pour ne pas rater le rendez-vous entre les cultures et la nation. Et ces gens de pouvoir qui ont tout gâché pour des calculs personnels merdeux.

Ce sentiment d’être nous aussi comme de cette génération des Guerres de religions, celle de Montaigne, l’une des grandes admiration de ma vie, qui nait dans la poésie de la Pleiade, les dessins de Léonard de Vinci et les rêves des châteaux de François 1er, voit son rêve d’humanité s’effondrer à l’adolescence dans le retour de l’inquisition, la St Barthélémy etc.

On aura comme eux tenu une immense chance, Rabin, la paix entre Israël et la Palestine, après la réconciliation et la victoire de Mandela, une explosion culturelle locale des alternatives dans les années 90 début 2000. Et puis… le 11 septembre / Bush / Ben Laden / Le Pen au 2ème tour / L’Irak, Sarkozy / IE… Etc.

Génération St Barthélémy ?

Voilà. Pour moi une sorte de St Barthélemy, même si je n’étais pas de leur paroisse, depuis que Val leur avait donné ce tempo « choc des cultures » qui est tout ce que je refuse. Ce n’est pas seulement des confrères amis, encore moins un « camp du bien » que je pleure. C’est un tissus social qui se déchire. Dans les deuils, on pleure toujours un peu sur soi.

J’espère juste, je l’ai écrit hier, que nous serons assez forts pour voir vite venir comme Montaigne, l’Edit de Nantes. Non pas que je crois encore qu’un panache blanc surgisse, mais parce que je pense que nous sommes la majorité à vouloir vivre ensemble et à refuser ce destin inéluctable que nous proposent les chefs de tout bord.

Cette question du chef a à mon avis pesé lourd dans la balance de Charlie. Je l’ai dit, je n’ai pas aimé le virage que l’ambitieux Val avait fait prendre à un canard potache, libertaire et insouciant. Trop tendu. Trop politisé ? Sûrement, mais surtout se trompant parfois d’humour. Troquant l‘humour Voltairien qui montait vers un pouvoir dominant, pour l’ironie post coloniale qui descend pour maintenir une domination.

Etre bouleversé ne doit pas nous empêcher de réfléchir

Et défiler intelligent ? C’est même la principale différence avec ceux qui geindront ensuite « d’avoir été récupérés », par tel ou telle. Car l’Union Sacrée, si elle n’est pas armée dans les consciences individuelles, va d’elle-même au moins disant.

Sur la critique de Charlie, je vous recommande deux liens, pas comme évangile, mais comme autre son de glas. Celui de fond d’Olivier Cyran, ancien de la maison, parti en sachant pourquoi. Et un article paru à chaud, mais qui défend excellemment son point de vue critique : Cela faisait longtemps que Charlie ne faisait plus rire, aujourd’hui il fait pleurer.

Perso, je ne le lisais plus Charlie que par hasard et je retrouvai Cabu, mon dessinateur préféré avec Jacques Faisant (non, je blague !), que dans Le Canard. On n’est pas tenu d’avoir la même opinion que des amis, que celle des gens qui vous font sourire, n’est-ce pas ?

Cette façon de voir, c’est d’ailleurs la différence entre ceux qui tiennent des mitraillettes et ceux qui ont des crayons.

David Langlois-Mallet
Mesparisiennes.wordpress.com

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Une réflexion sur « Plan social à Charlie. Nombreux départs anticipés »

  1. Je suis certain que tu matais la petite culotte de la fille du proviseur quand t’étais gamin, mon cochon, et ses petits seins génialement dessinés. Cabu, c’était le grand Duduche, le gentil qui faisait des conneries gentilles à l’Union de Reims et qui me faisait marrer quand j’étais ado.
    Je t’embrassse.

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