Le Marechal Pétain ? Une schizophrénie française

On peut se créer des méchants et s’en servir comme totem et repoussoir. D’autres voudront aussi les réhabiliter.  C’est ce qu’on voit avec Pétain… À la faveur d’une balade en métro, je me suis baladé aussi (vite fait) dans l’imaginaire de mes grands parents, parce que la question n’est pas celle du diable, mais celle de nos façons de penser notre rapport fraternel aux autres ou le pétainisme en nous. Je vous fait profiter de la balade ?

Je passe tout à l’heure près de l’Ecole Militaire, sous la statue de Joffre sous laquelle j’ai des nuits entières, jeune militaire, monté la garde et maintes fois salué le Président Mitterrand lors de son passage à la grille. Et je me demande ce qui sépare le héros honoré de son égal voué à l’indignité nationale.

Sans doute d’avoir su mourir à temps et ne pas reprendre du service dans le civil, dans une époque qui n’était pas la sienne. Je n’ai pas suivi l’argumentation Zemourienne visant à la réhabilitation du Maréchal, mais vent m’en est venu au fil du web. Et vent reviendra à mon avis tant qu’on n’ira pas au fond de cette histoire. Tant qu’on se mentira. Tant qu’on aura besoin de salauds, pour se croire des héros, système bien commode pour échapper à notre vérité collective.

Combien de Français, nation belliqueuse usée et saignée des millions de morts de 14, étaient prêts à se battre quand les nazis eurent en trois jours déferlés ?

Très peu. À part la poignée de Français libres de De Gaulle et les immigrés de Manoukian prêts pour à se sacrifier pour une liberté qu’ils découvraient depuis peu avec la France. La nouvelle immigration est toujours la part la plus républicaine de la nation.

Combien de Français se félicitaient de l’Occupation nazie et y voyaient une occasion de régénérer la France ? Très peu sûrement aussi.

Les autres nous ressemblaient. De gentils consommateurs de la vie effrayés, le coeur sur la main s’il n’y a pas trop de risques pour soi, prêts à quelques concessions si cela peut garantir un peu de confort ou de sécurité. Décidé surtout à ne pas se faire remarquer ni embarquer en attendant des jours meilleurs.

Les députés de droite et de gauche qui ont voté les pleins pouvoir à un héros de 14 avaient sûrement l’accord tacite de toute la nation.
On peut regretter que la France ait choisi ce simulacre plutôt que d’être envahie et laisser la seule responsabilité aux nazis ? Qu’en penser ? Aurait-on plus sauver en abandonnant plus ? Pouvait-on espérer un gouvernement plus résistant ou moins collaborateur ?

Mais quoi qu’il en soit, c’est une responsabilité collective

Mettre un vieux général au pouvoir n’est jamais une bonne idée. Pétain avait déjà atteint l’âge de la retraite en 14. Il appartenait culturellement au 19ème siècle et élevé par ses grands-parents, il se rattachait davantage aux mentalités de la paysannerie chrétienne d’Ancien Régime.

Savoir qu’il y avait dans ce fond un antisémitisme me paraît une vérité nécessaire. C’est une vérité. Nos ancêtres à partir du moment où ils ont les genoux en terre pendant des millénaires prié le Dieu des juifs ont conçu du mépris pour son peuple.  Nous sommes devenus culturellement sémites et en même temps anti-sémites sans le savoir. Comme on entre dans une famille en en détestant les membres méprisés. Comme Zemmour essaie de faire accepter son nom difficile à prononcer en jouant le raciste de la famille à table.

Laïcs ou catholiques nos ancêtres n’en étaient pas moins farouchement républicains, plus que nous, ou profondément charitables (les français sont à la fois le pays à l’Etat collabo et celui qui a sauvé le plus de juifs). Cet esprit subsiste chez-nous, il prend d’autres formes. C’est une vérité, même si une certaine gauche feint le réflexe inverse, qu’un enfant arabe tiré comme un lapin ou un rom mort à la rue n’éveille pas la même compassion qu’un enfant français, encore à notre époque… Et le Maréchal Pétain n’est plus là.

Comment étaient nos grands-parents ? Patriotes, chrétiens, républicains à la fois sûrement.

J’ai retrouvé le journal intime que ma grand-mère à 18 ans baignait des mêmes larmes que je lui ai connu âgée. Les nazis déferlaient, elle priait « St Michel et Ste Jeanne d’Arc » de sauver la France et d’épargner sa cathédrale de Laon. Son grand-père à elle faisait pourtant partie de l’équipe de Jules Ferry. C’était une jeune institutrice lettrée, douée en grec ancien, aimant la peinture, les balades dans les champs de blé moissonnés où elle a connu mon grand-père, et les fêtes déguisée des jeunesses ouvrières catholiques.

Elle était à la fois moderne selon l’idée qu’elle s’en faisait et admirait en silence son père, vieux médecin royaliste qui courrait à la moindre alerte dans une ferme, sa mallette à la main, la nuit sur les routes du petit village de Bretagne où ils s’étaient repliés. Visitant des paysans qui soupaient dans des écuelles creusées à même la table, ne prenant pas l’argent qu’ils n’avaient pas, mais échangeant leur vouvoiement déférent contre son tutoiement paternel. « Un autre monde, me disait mon père, tu n’a pas idée à ton époque de ce qu’était vraiment une société de classe ».

Je comprends de tout cela que ma grand-mère vibrait aussi fort à l’idée que nos soldats se battaient encore ailleurs qu’à celle que le Marechal les protège. J’ai des raisons de supposer qu’elle aurait sans hésité caché des malheureux qui risquaient d’être pris par les nazis sans leur demander leur confession et leur nationalité, comme d’accepter comme un moindre mal l’idée que des juifs voir des résistants étrangers soient laissés en sacrifice aux nazis, « car ce n’étaient pas vraiment des français » et que « la France n’était plus libre. »

Et chez un officier Auvergnat ?

Que pensait mon grand-père officier de 14 qui n’aimait pas que l’on « salisse » le héros de Verdun ? Était-il si différent ? Dans sa salle à manger sous l’Occupation, la bonne bourgeoisie de Châtel-Guyon, soupait sous le portrait du Maréchal. On pourrait s’en tenir à l’image d’une famille bourgeoise adaptée à la collaboration, comme le curé du village, grand-ami de la famille, lui-même ?

Quel était son activité réelle ? Mon grand-père Michel stockait avec son frère des armes pour la Résistance dans les carrières de leur père. Ce n’était pas la Résistance de 44… C’était celle de 41. D’une époque où tout est perdu. Pas d’un temps où il y a tout à gagner.
Il dissimulait des travailleurs au STO, mais aussi des camions aux Allemands, « betite cachoterie » qui pouvait lui valoir la déportation et la mort, comme à mon grand-oncle le député « de droite » qui entrait dans sa Brasserie LIP en criant « Vive de Gaulle ! » en pleine Occupation. Mon grand-père donna tranquillement et sans chercher à biaiser les clefs des hagards de son entreprise à l’officier Nazi venu le contrôler. Décontraction qui lui valu -l’officier l’ayant jugé trop tranquille pour cacher quelque chose- de faire la connaissance de la mienne (quelques décennies plus tard sur un quai de gare « bonjour mon cul ! »)

Alors Pétain dans les salons ? Collaboration ? Simple couverture ?

Ni l’un ni l’autre à mon avis. Mais l’attachement profond de gens à qui la lutte armée était aussi naturelle que la lâcheté nous l’est devenue. Reflet des manières de penser d’hommes et de femmes beaucoup plus entiers que nous dans leur rapport à la vie, au risque, à l’engagement. Mais qui considéraient, comme le Colonel Rémy engagé lui à Londres, « qu’il fallait à la France une épée et un bouclier. »

Alors ? Les salauds utiles ?

J’aimerais que l’on se pose moins la question de savoir s’il faut réhabiliter Pétain ou le garder en salaud utile, que la question de notre propre conscience aujourd’hui. Oui, notre pensée politique intime et collective reste structurée par une schyzophrénie, qui consiste à hurler quand l’extrême-droite dit à haute voix que les étrangers ne nous valent pas tout à fait. Alors que nous pratiquons cette différence tous les jours, que même les vieux arabes courbés par une vie de marteau piqueur nous cèdent encore instinctivement le pas sur les trottoirs.

Je sais que l’on est un pays polémique, ou mon propos sera déformé en ce qu’il n’est pas. Mais je crois que nous gagnerions tous à envisager le corps social français, dans sa diversité d’appartenances, de manière plus solidaire et égale. Renonçons à désigner un bouc émissaire pour dire que le condamne… la politique du bouc émissariat.

Car le sujet du pétainisme n’est pas Pétain, c’est nous. En faisant du maréchal un pestiféré, on évite de se soigner. Or il ne s’agit ni de réhabiliter, ni d’accabler le Maréchal Pétain, mais d’éviter de revivre le Pétainisme…

David Langlois-Mallet

© Mes Parisiennes 2014

mesparisiennes.wordpress.com

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