Paris XXe. LA CULTURE POPULAIRE FACE AU MUR ROSE

David Langlois-Mallet, journaliste spécialisé, nous livre son témoignage sur le 20e des années Delanoë-Calendra (Article pour La Gazette du 20e).

Quand j’ai commencé mes reportages pour le journal Politis et Radio Nova, « Bellevillemontant » était un Eldorado culturel. Les soirs, je n’avais qu’à me laisser glisser dans les hasards des rues et suivre un air de musique qui s’échappait d’un café, ou rejoindre une ambiance vivante autour d’un petit lieu du quartier. Les 3 Arts, ses petits concerts et ses parties de go, les 3 Chapeaux et son comptoir chantant, la Miroit’ ouverte à la rue, les folies du Carrosse, Le Théâtre de Fortune et ses spectacles à deux ronds, La Forge alors vivante, La Maison des Métallos en ébullition, Le chaleureux Pataquès, le Goumen Bis et ses baluches, La Flèche d’Or si vivante et popu…

Enfant de l’Ile-de-la-Cité, naguère populaire, avalée par les marchands depuis les années 1980, j’avais redécouvert dans le 20e le goût de Paris. Pas celui de la « capitale », des monuments et des défilés de mode, mais celui que je croyais éteint de la vie populaire, des liens chaleureux de quartier, des concerts pour un demi de bière et des fêtes en squat sans un sou en poche. C’était en fait le Paris vivant, éternel j’espère, celui du peuple et des artistes mêlés. Celui qu’ils vendent aux touristes, mais qu’ils ont détruit à Montparnasse, étripé aux Halles, acheté mètre après mètre à Montmartre… Il fleurissait là sur nos deux mamelons de Belleville et de Ménilmontant. Nez au vent et carnet de note en poche, je me croyais l’oiseau d’un printemps, chantre d’une renaissance où toute une génération en mutation portait ses œuvres. Mais de carnet de naissance, mes pages devenaient nécrologie… Que s’est-il passé dans les années Delanoë-Calendra ?

On votait sécuritaire plutôt que convivial. Le 11-Septembre avait été le prétexte à une montée folle de peur médiatique. Sarkozy jouait du menton à l’Intérieur et les lois se durcissaient partout. Mais plus surprenant, plus incompréhensible, la gauche pour qui j’avais voté, Bertrand Delanoë pour qui nous étions allés agiter des clefs sous les fenêtres de l’Hôtel de Ville, menaient ce mouvement de destruction des lieux de culture vivante à mesure que ses liens devenaient plus étroits avec les grands groupes. La culture à Paris, ce n’était plus la chanson qui sort d’un café ? Plus la fête spontanée entre voisins ? C’était le tourisme de masse et les expos « culture » de la ville consacrées aux parfumeurs ou à la consommation de la nostalgie. Et c’était la gauche qui faisait ça… ?

Le choc de cette trahison, ce mitterrandisme municipal, je l’ai pris en plein cœur. J’ai depuis interviewé des centaines d’artistes, de patrons de lieux, essayé de comprendre le mécanisme de cette violence faite à la ville. Comment Paris, et singulièrement notre 20e, fonctionne de tout temps comme une fabrique de culture. Une culture commune, fondée sur le lien entre gens qui n’ont pas la même culture justement, une fabrique d’intégration et de respect. Pour moi, dont une partie de la famille avait viré Front national, c’était une découverte très forte : la culture populaire était non seulement LES réponses aussi multiples que les gens, que leurs œuvres à la solitude, au vide créé par la société de consommation, à la peur sécuritaire, mais encore notre alternative à la montée des identitarismes. Notre fabrique positive pour cette période où chacun se replie sur sa tribu et son hiver. Le rôle du politique pouvait-il être de la démolir ou d’aseptiser les initiatives de la société ?

Quel sens cela a-t-il d’avoir des murs si propres dans des lieux si vides comme le Carré Beaudoin ? Ils privent dans le même temps une jeunesse du droit de réinvente ses formes d’expression, expulsent en décembre Le Block (19e), ruche artistique où tous les murs étaient peints, comme si l’avant-garde s’inspirait aujourd’hui des civilisations traditionnelles. Et alors ? On s’apprête à expulser La Cantine des Pyrénées, qui sert le repas convivial à tout le quartier pour 4€, permet le lien social et fait le boulot que ne savent faire ni le privé, ni le public. Et alors ?

J’ai un peu tout essayé depuis pour informer, alerter, proposer aux politiques* autre chose que la destruction de notre écosystème. Malgré des tonnes d’écrits, des dizaines de débats, des propositions souvent cosignées par le Parti socialiste lui-même, je n’ai jamais pu faire bouger le mur rose du mépris de l’Hôtel de Ville. Je ne souhaite qu’une chose, que ces élections nous délivrent de cet étouffement.

David LANGLOIS-MALLET
*Blog : mesparisiennes.wordpress.com

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