Cinéma. Tonnerre : Eclaire de poésie nos déroutes mâles

Dans une France enneigée, le silence d’une jeune femme, tel un scalpel, déchire deux hommes. Avec humour et une émotion d’une infinie justesse, Tonnerre, filme les âmes masculines ouvertes et palpitantes nous invite à une « autopsy » poétique, celle des mâles d’aujourd’hui. Peut-on vivre l’amour autrement que le temps d’un orage ? La parole du père, peut-elle encore sauver un homme du silence d’une femme ? Un premier film, rien que pour nous bouleverser.


« Dès que quelque chose me plait vraiment, je crois que ce n’est pas pour moi… 
» Elle, Mélodie, pigiste mutine et infiniment désirable l’avait pourtant prévenu… Mais lui, Maxime, ex-rocker au charme désarmant en loose chez papa après des succès régionaux, ne peut douter : « Ah non ! Non, moi je crois que dès qu’il y a quelqu’un qui t’aime, vraiment tout est possible… ! »

Le pacte des amants se noue à fond de cale. « C’est l’ancienne prison de Tonnerre, c’est là qu’on jetait la nourriture aux prisonniers… » La ration de survie de nos anti-héros sera, à la lumière d’une lampe de poche, un baiser. Maxime, fasciné par cette apparition virginale et sensuelle qui le sauve, est tout à cette Mélodie du bonheur et cède au tourbillon… Et que le blizzard les emporte, il trouvera des solutions, comme de crocheter la porte de cette baraque providentielle au fond des bois morvandais !

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Bonus Vincent Macaigne

En accompagnant tendrement, caméra au poing, le sensible et ébouriffé Vincent Macaigne (Maxime), dans sa descente intérieure à la poursuite de l’envoutante Solène Rigot (Mélodie), Guillaume Brac, réalisateur néo-Stendhalien, nous fait partie prenante d’un documentaire romantique dans la France qui perd. Bercés à la douceur hivernale des images, surpris par l’irruption du burlesque, Tonnerre, nous fait mordre à cette bien séduisante histoire d’amour. Et nous voilà partis, comme Maxime, en quête de ces lèvres délicates d’adolescente…

Fait d’hiver : Que vaut l’amour face à un répondeur ?

 

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Bande annonce. Tonnerre

 

Mais si brusquement ces lèvres au dessin si singulier n’embrassent plus ? Ou pire encore si elles se taisent ? Tout redevient vite banal et le vide remonte du fond des êtres. Cela aurait pu être le vide clinquant et bavard de Paris, c’est le vide taiseux des villes de province à 18h. Avec leurs décorations de Noël factices et les soirées au stade qui finissent à la pizzeria du centre commercial…

Ce film tendre en cachait deux autres

Tonnerre semblait une comédie capté in vino, dans une bourrasque de neige de baisers, peut alors se regarder alors comme un document pour France3 Bourgogne sur une France figée de stupeur, dont la vie semble s’être retirée, impactée par la culture globale. En absence de dynamique collective, les français sont des fantômes, qui font effractions dans l’histoire des autres avec l’humour involontaire de leurs failles affectives (le viticulteur, le marchand de sapins de Noël customisés, le copain déprimé…).

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Tonnerre. Extrait.

Seules les pierres des vieilles églises qui les observent et le regard des chiens (à qui ont dit des poésies faute d’oreille féminine…) semblent témoigner pour l’homme errant et triste d’un sens perdu. De cette France profonde qui ne répond plus, aussi silencieuse que Mélodie, on pense ici à Christian Bobin « ce qui ne peut danser au bord des lèvres, s’en va hurler au fond de l’âme. » Il ne reste plus rien qu’à aller au fond des pleurs, chercher le sens des vieilles douleurs familiales. Quel est le secret de Claude, le père de Maxime, (Bernard Ménez, attachant et savoureux en retraité cycliste et fleur bleue), suspect d’avoir jadis fuit le foyer avec une plus jeune ? Que vaut encore la parole de ce père ? Mais que vaut, maintenant pour lui-même, le jugement du fils ?

Solène RigotBonus : Solène Rigot auto-portait

L’amour en 2014 : permission de sortie ou cavale ?

Dans cette anomie collective, la passion des amoureux-précaires glisse facilement du roman rose vers le fait divers noir. Glissade calculée pour le réalisateur, en moins de temps qu’il n’en faut au spectateur pour s’indigner que le reportage vire à la série B —il y a trop de poésie dans son univers pour finir en série policière—  Guillaume Brac nous délivre avec grâce son véritable propos : Où en sont nos coeurs d’hommes ? Cinéaste du sensible masculin (on se souvient de Un Monde sans Femmes, son moyen-métrage très remarqué), Guillaume Brac a trouvé dans le silence de cette Mélodie incertaine, le fin scalpel qui lui permet de mettre à nu deux modèles d’hommes contemporains.

Guillaume-BracEntretien. Guillaume Brac.

  • Maxime, l’homme affectif, ouvert aux émotions mais ouvert aussi aux quatre vents de sa vie. Qui seul peut désaltérer Mélodie mais qui a pris l’eau lui-même depuis trop longtemps pour avoir autre chose qu’un radeau de Méduse à offrir à une jeune femme qui ne s’est pas trouvée et ne croit pas avoir une embarcation à partager autre que celle d’un homme.
  • Ivan son rival (Jonas Bloquet, discret, froid, si juste lui aussi), un jeune footballeur professionnel. L’homme en réussite, qui a pris argent comptant un modèle masculin dominateur et glacé, mais ignore qu’il est un handicapé de l’âme et de la sensualité. Son inscription dans cadre social lui permet de posséder Mélodie, pas de l’émouvoir, ni de communiquer avec elle.

Un grand film d’aujourd’hui

Homme fiévreux ou homme glacé brisé, l’impasse masculine est totale. Tonnerre, est le film témoin, Le Rouge et le Noir d’une époque en mutation, dans laquelle les hommes n’ont pas encore trouvé le juste équilibre entre force et émotion et les femmes entre autonomie et désir. La parole du père n’unit plus les êtres, tout juste peut-elle les consoler, la parole de la femme n’a pas percé sous la neige. Sans échange, sans communication, l’amour n’est qu’une cavale, le temps que le malentendu vous rattrape. La loi tombe quand les lèvres de Mélodie s’entrouvrent enfin pour un mensonge sur les faits, qui rétablie la vérité des êtres. Vérité qui laisse des hommes sans repères et renvoie la jeune-femme à sa solitude, mais libérée enfin de la pression des convoitises. L’hiver à Tonnerre a eut raison des dernières révoltes des âmes…

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La parfaite justesse de Tonnerre, celle des intentions de l’auteur comme la moindre expression des comédiens, perce au cœur le spectateur et renvoie le critique aux larmes. Vincent Macaigne superbe en lion vaincu, la crinière ébouriffés et l’air pataud s’impose, après La Bataille de Solférino et La Fille du 14 Juillet en 2013 (voir critique Langlois-Mallet Rue89 ici) en anti-héros d’une génération d’hommes sensibles et loosers qu’on avait habillé pour un autre destin. Promettons-lui, promettons-nous de futures victoires. Solène Rigot, ingénue aphrodisiaque, aura dès son coup d’essai froissé tous les coeurs. Brac est un grand. Tonnerre a frappé fort. Maxime et Mélodie peuvent entrer au Panthéon des Amours.

© David Langlois-Mallet
Mes Parisiennes 2014 https://mesparisiennes.wordpress.com

Participation à l’indépendance de l’auteur :
https://mesparisiennes.wordpress.com/2014/01/13/soutien-a-lauteur/

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