Reportage. Quelle Belleville forgeons-nous ?

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L’intérêt d’un des derniers quartiers populaires de Paris passe t-il par son embourgeoisement ? La Ville de Paris a tranché. En confiant La Forge de Belleville à un opérateur privé du marché de l’art, elle a aussi choisi d’en écarter les collectifs d’artistes du quartier héritiers de la lutte qui avait permis de sauver ce lieu… du marché.

Julien Bargeton, adjoint à la culture du XXe avait beau mouiller la chemise dans l’école Ramponeau ce mercredi 13 février en assurant que le choix de la nouvelle équipe pour diriger la Forge, était dicté par sa vision de l’intérêt général. Cette notion éveillait bien peu d’écho chez celle qui sera chargée désormais d’une telle responsabilité. La représentante de la Caserne Ephémère, l’opérateur privé choisi par la Ville pour diriger La Forge, au côté de l’élu, à la tribune, assurait bien à la manière d’un entretien d’embauche « qu’elle aimait beaucoup l’art depuis toujours… qu’elle l’avait toujours beaucoup aimé ».
Bref, pas vraiment de quoi rassurer les associatifs inquiets d’une marchandisation de Belleville. Ni non plus convaincre les parents d’élèves présent que les marchands d’art sont plus profitables au quartier que l’expression des enfants des écoles… Ce que prévoyait le projet concurrent de l’Association de quartier TRACES, écarté finalement par la Ville au dernier moment… Après avoir servi à la ville à écarter les ateliers d’artistes héritiers de la lutte du lieu. Jugement de Raminagrobis !

Face aux septiques et aux coléreux, l’élu assurait avoir fait le choix de l’intérêt général. Reste à expliciter lequel… Ce qui n’aura pas été éclairci ce soir là.. A Belleville comme ailleurs, l’orientation des lieux de culture annonce pourtant la couleur future de la ville. Que veut-on faire de ces lieux symboles, arrachés par des batailles d’habitants et d’artistes contre les promoteurs, une fois que la mairie les rachète, consacrant leur valeur l’intérêt général ?

Derrière le destin de La Forge aujourd’hui, comme de la Maison des Métallos hier ou du Carrosse de la rue du Capitaine Marchal demain, c’est bien sur le projet d’identité de nos quartiers qui est en jeu. Sont-ils fréquentés par les habitants des quartiers populaires et permettent-ils leur expression ? Ils deviennent des lieux de fabrique d’un vivre ensemble singulier. S’ils ont pour but d’attirer par une programmation une population plus aisée, ils sont le premier outil, avant même le logement, pour embourgeoiser un quartier.

La question d’intérêt général posée, il reste donc à éclaircir si l’identité populaire de Belleville est sa richesse dans un Paris qui se normalise au rythme du tourisme de masse et de la hausse de l’immobilier ? Ou si l’intérêt de Belleville est son potentiel de développement économique qui peut le faire ressembler dans 10 ans ou moins au propret 3e arrondissement ? Le parachutage de la Caserne Ephémère, un opérateur typique d’une moyenne industrie de la culture, sera donc la faible réponse du politique. On laissera l’élu, à qui l’on prête de hautes ambitions, aux conséquences de ses choix.

Ou à son absence de choix, car au minimum, ce transfert de l’intérêt général au privé peut être vu comme le signe d’une démission du politique, au mieux d’une politique culturelle d’autant plus paresseuse que les ressources en porteurs de projets culturels sont très riche dans le quartier. Et que des acteurs sensibles au quartier auraient pu, à moindre frais pour le contribuable, développer des actions culturelles qui aient l’intérêt des habitants comme coeur, plutôt qu’un projet commercial.

L’Elu a le droit de penser que l’intérêt de Belleville passe par sa mise aux normes de l’embourgeoisement parisien. Reste à voir si les Bellevillois qui se sont battus dans les années 90 pour sauver la vieille forge ouvrière contre un promoteur et son projet de supermarché-parking, adhèreront. Eux qui étaient sûrement moins animés par la nostalgie des vieilles pierres que par une certaine idée de la fraternité qui permet encore cet art de vivre ensemble Bellevillois.

David Langlois-Mallet
(in L’Ami du XXe, mai 2013)

Lire aussi le ping-pong, culture populaire v/s culture municipale avec Julien Bargeton sur Rue89. Paris est un jardin…

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