De Paris au Grand Paris : Vivre encore ensemble ?

« Paris, c’est une idée ! » Léo Ferré

Grand Paris, enquête d’Utilité Publique

Peut-on encore vivre ensemble ?

Une démarche

J’ai commencé, sans m’en apercevoir, il y a une dizaine d’année une enquête sur ma ville, Paris. Tout est parti d’un hasard de comptoir. En prenant mon café, j’ai feuilleté le cahier de doléances écrit par un petit groupe d’amoureux de ce bar à chanson du Canal Saint-Martin, l’Atmosphère. Ce bar si vivant alors, dans un quartier encore peu prisé à l’époque, s’était lancé dans une programmation de concert étonnante, vite suivis par une foule de passionnés. La Loi contre le bruit lui était sèchement tombée dessus au grand dam de ses habitués. Fermeture, protestation… Ainsi va Paris, ville où l’engagement n’est jamais loin d’un café et d’une chanson.


Tu Crois que tu vas changer le monde ? Chiche !

J’étais à l’époque un jeune militant, porte-parole d’une association politique atypique, Chiche ! mouvement des jeunes écolos-alternatifs. En parallèle de cette histoire collective passionnelle, la pige devenait mon gagne pain et servait à financer ma petite économie d’intello-précaire, c’est à dire de personne qui entend vivre en fonction du sens qu’il donne à sa propre vie, plutôt que selon la logique économique et soi-disant rationnelle de l’intérêt personnel. Le reportage nourrissait ma curiosité sur le monde et à mesure que l’aventure d’un mouvement de jeune se terminait, l’engagement dans l’écriture du journaliste relayait celle du militant.

La chronique d’une floraison

Jusque-là mes centres d’intérêt politiques étaient plus généraux que « local ». Mes passions tournaient autour des pratiques de démocratisation politiques, et de la question du revenu d’existence comme alternative. Mais après ce premier papier accidentel qui fit la une Nova. J’allais dans les années suivantes en sortir des centaines d’autres dans Politis où Françoise Galland m’avait confié la page Action Culture, consacrée à la culture « alternative », de « proximité », « émergente » etc… En appuis sur Nova, j’avais créé une petite agence des mouvements sociaux et politiques parisiens, Le Maquis de Paname. J’en fis vite une rubrique spécialisée dans les mouvements très dynamiques au tournant de l’an 2000 : squats, cafés-concert etc…

Très riches heures

Le Paris d’en-bas, connaissait alors un vent très créatif. Pour un parisien de la Cité comme moi, familier des beaux quartiers et de la culture patrimoniale, il décoiffait les mèches que nos balades à vélo avaient déjà balayées. De tous côté les cafés ouvraient des programmations chanson, les squats fleurissaient dans chaque jachère, de nombreuses fêtes, expositions, débats militants s’organisaient. On organisait ici un critérium parodique, là une vente au enchère de squat, on revenait avec des photos du Chiapas ou de Gênes ou de Millau, ailleurs un repas de soutien aux Mc Do en grève. Un peu partout un festival alternatif. Pour le prix d’un demi, on était très vite plus acteur, d’une soirée dans un squat ou d’un débat sur la place de la culture, que spectateur. Dans tous ces mouvements, je voyais une renaissance. J’en étais le chroniqueur. Ma chronique des très riches heures, devint vite une nécrologie. Le point de départ avait été l’émerveillement, je tombais vite dans la sidération que l’action des pouvoirs publics puisse, non seulement ne pas voir, mais encore démolir la richesse culturelle des quartiers de Paris.


Le tournant des années 2000

En effet, quelque chose s’est passé, au début des années 2000 qui a remis radicalement en question cette floraison. Etait-ce le 11 Septembre et le virage sécuritaire pris partout dans le monde ? La mondialisation et l’explosion de la spéculation immobilière, le tourisme de masse, l’Euro ? Le changement politique simultané qui vit Paris et l’Etat intervertir les couleurs politiques du ministre de l’Intérieur d’un côté, du maire de l’autre ? Un peu tout cela sans doute… J’ai assisté à la brusque mise sur la défensive de tout un mouvement culturel. Qui tendait à la reconnaissance et fut rapidement écarté.

Paris, une mémoire conflictuelle active

A mesure que les bars musicaux fermaient,que les squats étaient expulsés et que les petits mouvements militants étaient inquiétés, mon enquête m’amenait à renouer avec la mémoire populaire et politique de la ville. A mesure qu’elle rejoignait l’histoire de mon propre quartier de naissance, l’Île de la Cité, de sa quasi destruction, puis de sa dévolution au tourisme et à la spéculation, je prenais conscience d’une histoire particulièrement violente qui oppose un Paris des pouvoirs au Paris quartier. Un conflit fait de révoltes et de guerres civiles (d’Etienne Marcel à La Commune), de plans d’urbanismes (d’Haussmann, Pompidou), d’éloignement des marginaux (de St Louis à La Reynie). Un conflit avec ses victimes civiles et son refus de ceux dont les noms sont « difficiles à prononcer » (dos au mur des Fédérés, dans les rafles de Vichy, les ratonnades de Papon, dans les hospices pour vieux de banlieue) et ses quartiers détruits ou amputés (La Cité, les Halles, Montparnasse, Belleville… ). Un conflit, certains diraient une lutte des classes, encore actif à l’œuvre dans la boboïsation et la marchandisation de la ville, sa mise au norme du tourisme de masse, ou dans la mise à l’index des banlieues, dans la passivité ou l’indifférence des politiques publiques en particulier des politiques culturelles.

Inventer de nouvelles politiques

De journaliste narrateur d’une floraison, j’étais devenu chroniqueur de la nécrologie des expulsions et des conflits. L’exercice des petits pavés lancés aux élus, comme celui des bons points envers les artistes avait ses limites. Le journalisme, qui est un merveilleux outil de découverte du monde, est un peu court sur un point, il entre peu dans le champ de la solution. La page de politique culturelle que je tenais dans le même temps à Communes de France, le journal des élus socialistes, m’invitait à poser un autre regard. Pouvait-on inventer de nouvelles politiques culturelles qui s’inspireraient des défrichages et des inventions de la marge ?

Squats d’artistes et politiques culturelles

Ma quête a donc pris la direction du conseil. D’abord à l’occasion de l’élection municipale, en proposant à Bertrand Delanoë, une plate-forme de politique culturelle alternative pour Paris. Une proposition co-signée avec François Adibi, président de la Commission culture du PS. Puis en réalisant pour Corinne Rufet, élue verte de la Région Île-de-France une vaste enquête sur les politiques d’ateliers d’artistes, le rapport proposant de basculer des politiques individuelles d’atelier, aux soutient aux démarches collectives des plasticiens (de l’atelier logement à l’atelier bureau). Un rapport très bien reçu dans le milieu des plasticiens et à l’origine depuis de la future politique des Fabriques de la Région Ile-de-France (j’assume entièrement la paternité de l’enquête, je n’ai aucune part aux arbitrages politiques qui en sont sortis NDR) . J’ai aussi trouvé à partager une aventure intéressante, en intégrant le conseil d’administration du Cent, établissement culturel solidaire fondé par Frédéric de Beauvoir. Un assez étonnant inventeur de politiques culturelle, qui a su franchir les obstacles pour inventer un type d’équipement nouveau, au carrefour des squats d’artistes et de l’action municipale.


Accompagner la démocratie culturelle

Ma démarche suppose beaucoup plus qu’une simple mission confiée par un politique, le partage d’une vision non dirigiste de la démocratie culturelle. J’ai malgré toutes les tentatives de part et d’autre, toujours du décliner les propositions de la Mairie de Paris, même si servir ma ville est mon rêve, je ne peux pas envisager d’y mener des actions contraires au principe même de mon engagement. Les dix ans de relations avec la mairie son un malentendu permanent qui a beaucoup nourrit aussi ma recherche : A quelle pensée politique la culture d’en-bas se heurtent-elle et pourquoi ?


La ville tissu créatif

Sens, histoire, politique, mémoire populaire, petits lieux de culture… Les pièces du puzzle posées, restait à le reconstituer. Il me semble aujourd’hui que l’enquête qu’il faut mener porte sur la question du lien. Le tissu de la ville, si riche de ses mélanges et de ce qu’il faut appeler un esprit de Paris, produit au travers des artistes dans les lieux de culture des quartiers populaires une créativité inépuisable.

Une pensée à tirer vers le haut

Celle-ci manque de lieux pour s’exprimer, alors que les politiques culturelles des institutions se développent non seulement hors sol, en parallèle de la vie culturelle d’en-bas, mais encore concourent à la détruire au travers de très nombreuses interdictions (qui sont le fait de l’Etat) ou d’un mépris qui reste l’apanage de la mairie centrale vis à vis non seulement de ce qui se passe dans les quartiers, mais encore des mairies d’arrondissements aux budgets culturels mals dotés et aux actions entravées.

Il faut aujourd’hui penser toutes ces questions, en lien avec les acteurs. Et tirer vers le haut la pensée à la recherche de propositions appuyés sur des constats partagés. La majorité des parisiens ne reconnaît pas une ville devenue une galerie marchande de musée. Un apartheid social qui ne dit pas son nom s’est mis en place dont la culture est le principal vecteur.

Un art de vivre ensemble

Atomisée et hyper-individualisée, soumise à de nombreuses et changeantes sollicitations, la vie parisienne manifeste une forte crise du lien. En contrepoint, la sociabilité qui se manifeste autour de l’art, des idées, de l’engagement dans les bars culturels, squats d’artistes, petites salles de spectacle, dans la rue, dans les quartiers parisiens qui ont gardé une certaine mixité sociale (principalement 18e, 19e et 20e arrt, et Montreuil, Bagnolet, Les Lilas, St Denis) permet dans des communautés éphémères d’habitants ou de passants le partage d’une pensée, d’une joie et le renouvellement d’un certain art de vivre ensemble.

A quoi peut servir une telle enquête ?

Au Paris des parisien-nes du monde entier bien sur ! A nourrir et alimenter une certaine idée, politique et culturelle, du vivre et du partage active dans ce laboratoire du monde qu’est Paris. Ce très ancien « four ou cuit le pain intellectuel du monde » peut aujourd’hui bien sur servir encore, mais il faut penser son usage. Libérer aussi la créativité de ses habitant-es enl’élaborant des propositions de politiques culturelles qui les servent, et non se servent d’eux. Un nouveau service public de la culture, adapté au besoin d’une société créative et précarisée. Tel est la question.


Mais plus profondément, c’est un enjeu humain

Je reste persuadé avec Victor Hugo que, même cruellement blessée, Paris est une ville prométhéenne. Qu’elle porte à bout de bras une idée du monde qui ne doit pas périr : « Sauver Paris, c’est plus que sauver la France, c’est sauver le monde. »

David Langlois-Mallet

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