Quête de sens : Rendez-vous passage du désir (Reportage n°22 Stradda)


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La rue. Pour les artistes, c’est la grande salle de jeux interdits, à la fois toile ou écran, piste publique de danse. La rue, c’est bien sur le territoire de tension entre les complexités de la société et le jeu des pouvoirs pour les contenir ; le lieu de la simplicité de la rencontre aussi. Pourquoi des artistes choisissent-ils de pousser là leur premier cri ou éprouvent-ils la nécessité d’y revenir, y poser leur geste le plus aboutis ? Rencontrer au hasard des rues de Paris quelques baladins de tous poils, nous permet d’entrevoir les ressors cachés de notre société, mais aussi entrevoir celle que les artistes éprouvent la nécessité de faire advenir.

On l’oublie, l’artiste est d’abord un humain, très humain. La place prise pour nous autres professionnels par les évaluations, les écrits, les réflexions nous fait parfois négliger ce simple engagement d’une personne à vivre avec ce qu’elle ne peut s’empêcher d’être, plutôt que de chercher à vendre sa force de travail. Cette porte ouverte enfoncée d’un solide coup d’épaule, notre reportage débouche dans une rue de Paris, sur ce petit marché de Ménilmontant. Notre attention est aussitôt attirée par une ritournelle qui assemble et réjouit les passants. Elle émerge d’entre les cris de promo sur le raisin et les laitues. C’est Arnaud Moyencourt, l’orgue de barbarie en bandoulière, avec sa moustache rousse, sa dégaine et son bleu de travail. Avec sa présence, surgit l’image si légendaire du marchand de chanson, de l’artisan engagé des faubourgs, qu’on en oublie qu’ils peuvent être nos contemporains. Arnaud a pris la rue comme un autre la mer, avec pour navire un orgue à manivelle. Son déclic ? Il l’a eu en laissant traîner l’oreille aux harangues libertaires de Mouna, personnage haut en couleur du Beaubourg des années 80. Arnaud a alors adopté « le caractère ambulant » et tient surtout à le garder : « Moi ce qui m’importait, dit-il c’était de pouvoir avoir une pratique musicale au quotidien. Sans qu’il soit question de fête. Je voulais juste pouvoir me dire : “tient, il fait beau, je vais dehors, je joue et je vais faire des rencontres inopinées.” » Ce choix d’un art de vivre, la rue le permet, même quand on assume un art modeste, celui d’interprète du « Dénicheur » et de « La Valse d’Amélie » (Poulain).

La rue comme art de vivre libertaire

La rue reste cette aventure d’opportunité et de spontanéité. Et si sa pratique tient aussi d’une nécessité économique, c’est le choix du lien social qui prime. Une quête libertaire qui s’accommode mal des commandes. Arnaud défend une pratique en réaction face au « marketing visuel » des mairies. « Ils nous appellent pour nous formater dans l’évènementiel, te prennent comme un produit, te collent dans une case, veulent te déguiser et choisir ton répertoire. Les festivals à jours prévus avec leurs emplacements fixes te donne l’impression de faire de la rue, mais tu perds la spontanéité de la rencontre. » Trop cher payé pour qui s’estime rémunéré tout autant en sourires, bavardage, échange de partitions… qu’en piécettes. Qui pense que l’argent est le seul moyen de s’intégrer n’en reviendrait pas…

La rue parisienne, comme champ de tension

Mais vie de baladin ne rime pas avec insouciance. L’association Ritournelles et Manivelles qu’il anime a dû s’aguerrir pour défendre les orgues contre la barbarie des PV. Certains képis espèrent toujours se faire remarquer de leur hiérarchie en verbalisant pour « cris et vociférations sur la voie publique ». Une vieille histoire… L’association compile les noises que les pouvoirs ont toujours cherché aux ménestrels. Depuis cette ordonnance de 1393 « à tous dicteurs, faizeurs de dits et de chançons et à tous autres menestriez de bouches et tordeurs de ditz… » que le prévost de Paris menace de prison au pain et à l’eau « s’il font mention du pape, du roy notre seigneur, de nos diz seigneurs de France… » Investir la rue, c’est donc se frotter aux arbitraires qui pèsent sur l’espace public. Objet du litige, la définition même de cet espace de la rue parisienne. « On nous présente la rue comme un lieu d’insécurité que l’on doit franchir le plus vite possible entre chez soi et le bureau. Nous, nous voulons faire passer l’idée que la rue est le lieu idéal pour se retrouver », dit Arnaud. Paris, ville animée ou ville aseptisée ? Le débat se décline : ville populaire ou ville bourgeoise, petits commerçants ou boutiques de souvenirs, bar kabyle ou bar lounge, squat d’artistes ou 104 (1) ? Tel est le débat.

La rue, comme média alternatif

La concurrence symbolique est vive sur l’espace public. Les pouvoirs ne contestent pas aux artistes seulement l’usage corrosif des mots et des notes de musiques requalifiés en nuisances sonores, mais aussi les signes, traits et couleurs. Qui domine la ville a le droit de capter, le privilège d’orienter les imaginaires distraits des passants. A qui veut bien voir, la rue est un champ symbolique géant remplie de signes, de messages et d’ordres. C’est majoritairement la chasse gardée d’une parole légitime. Celle qui descend et nous rassure que le chef de la ville veille sur nous « prochainement ici, un nouvel équipement écologique et convivial…. » ; celle la publicité qui excite à l’achat (la demoiselle à forte poitrine de la publicité d’en face ne fait pas autre chose qu’une injonction au gros monsieur qui passe :« désire-achète ! ». Quand les ordres ne sont pas des volées de flèches qui indiquent qu’il faut tourner, descendre, pousser…
Face à cela, les signes illégitimes, street art, graffiti, tag sont d’abord cette dissonance cognitive qui clame « J’existe ! Donc vous existez ! Et toi passant-e, qu’as-tu à dire ? » A Belleville parmi les graffs, dans le Montmartre des touristes, près du Palais-Royal ou à Denfert, les Raspouteam ont semé leurs plaques de céramiques et leurs photos de communards sont partout. « Paris est notre médium » clament les Raspouteam, activistes des signes urbains. Ce collectif de très jeunes gens, soudés par les manifs lycéennes de 2005, est un incroyable creuset de talents. Sous la capuche clandestine du taggeur, se cache la maîtrise du graphisme, du numérique, une réflexion historique et la farouche volonté d’un message politique. « On a toujours regardé la ville comme support pour accueillir les images que l’on a dans la vie, et qui n’ont pas de relais efficaces dans les médias disent-ils. On cherche à associer un discours critique à une forme intéressante, de façon à lui donner cohérence et force. On a fait des affiches, des pochoirs… » C’est à une sorte de journalisme high-tech qu’ils se livrent actuellement sur les murs de la ville. Il s’agit de marquer, au moyen de codes QR (code que le passant peut flasher sur son portable et qui renvoie à un site Internet) les lieux qui portent la mémoire des combats des pouvoirs contre la ville populaire, des fusillés de Thiers à Malik Oussekine tombé sous les coups des voltigeurs, en passant par les algériens noyés par Papon le 17 octobre 1963. « Nous cherchons, disent-ils, un langage commun pour tous ceux qui pensent et qui luttent. » Un jeu de piste engagé, du pochoir au reportage multimédia, de la quête du signe à la bataille du sens.

Vers un art de la relation ?

En suivant les voies de la gare Montparnasse jusqu’au square Pernety on peut croiser parfois d’étranges et furtifs baladins. Deux ombres noires glissants dans une sorte de flamenco esquissé, valsé de loin, abstrait, délié et silencieux. Des présences oniriques qui, si elles s’approchent, vous marqueront au détour d’un regard par l’intensité avec laquelle, sans un mot, elles ont levé la barrière intime qui vous sépare des autres. Gloria Aras et Fred Etcheverry, forment ce duo d’âmes, intenses à couper le souffle, dans la vie et dans l’art. Leur aventure fusionnelle vécue comme une quête éperdue d’humanité se rit des frontières symboliques et glisse des plus grands festivals, Bilbao, Dublin, Wuppertal, à la ruelle voisine devenue salle de répétition. Fredéric raconte, « On est revenus à la rue sur la pointe des pieds, timidement… On n’était plus dans la même énergie qu’il y a dix ans, au temps de notre troupe Negrabox. On est devenus beaucoup plus calmes. La rue elle aussi avait beaucoup changé ; il y a une violence qui n’y était pas. On était d’autant plus prudents, que danser dans la rue est à la frontière du trouble de l’ordre public. Spécialement, le gardien du square voisin nous inquiétait. Il suivait chaque jour nos répétitions fixement des yeux. Un jour, il s’est approché. On a craint le pire. Puis, il s’est mis à danser avec nous. ». Pari gagné, comme ailleurs dans les rues de France ou d’Espagne. Ici, le spectacle ne vise pas à se montrer, mais juste à produire une étincelle de rencontre. Le spectacle, s’il existe alors, c’est aux artistes de le découvrir sur le visage des autres. « On ne danse pas dans la rue, on danse avec la rue, explique Gloria. C’est de l’improvisation totale. Une exploration du risque de la relation. » Quête d’exaltation. « On est tellement dans une époque décadence, conclut Frédéric, les valeurs du capitalisme ont pris le pas sur les valeurs humaines, que l’on s’est dit, il faut arrêter de faire des spectacles et carrément… s’investir dans l’humanitaire. » Artiste recherche humain pour relation non programmée. Urgent.

Comme un impérieux besoin de lien

La rue par son instantanéité aimante les gens en quête d’échange. Comme ces artistes pour lesquels tout ce qui fait écran à la relation devient insupportable, à commencer par la dualité qui fige l’identité d’artiste face à celle de spectateur. Une dualité passif-actif, émetteur-récepteur devenue obsolète à l’heure où nous sommes tous égaux et tous en réseaux sociaux. Comme s’il s’agissait de traduire ces nouvelles modalités de l’échange horizontal dans l’art. Comme si le monde comme il va ne pouvait plus aller et qu’il devenait urgent de quitter le boulot pour prendre et explorer le maquis des signes ; d’utiliser les puissants outils de l’art pour tenter des retrouvailles.

L’art dans la rue, un art de la relation ?

Une quête de liberté et un besoin d’échange qui nous donnent deux nouvelles. La mauvaise d’abord ? Cette rue de la liberté, de couleurs, de rencontres n’existe sûrement que dans leurs rêves. La bonne ? La rue triste, celles de consommateurs-électeurs marchants en rang entre les caméras de surveillance et les publicités n’existe qu’autant que les esprits lui prêtent pouvoir, pas davantage.
Choisis ton trottoir, camarade !

David Langlois-Mallet

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