De l’admiration amoureuse

Nous les hommes, nous sommes portés à l’admiration. C’est un sentiment inexplicable surtout quand il s’adresse à la beauté. Se trouver saisi d’émotion à la vue à d’une femme. C’est idiot, surtout après, quand on les connaît… Non. Je fais le cynique exprès. Mais c’est vrai, parfois, cyniques, elles le sont plus que moi dans les faits. Disons pour être honnête qu’un homme a toujours du mal à comprendre qu’il y a une autre personne à l’intérieur de la beauté qui le saisi. Notre œil est pris et avec notre imagination. On est parfois déçu, parfois charmé mais toujours surpris de rencontrer la personne. Ainsi, la relation à là femme est toujours double pour nous. Il y a celle que l’on voit et une autre à l’intérieur. La femme elle, se pense comme entière, logique. Elle suppose que nous la percevons de même. Qu’elle soit cette petite personne capricieuse à l’intérieur, où une grande dame aux sentiments élevés. Elle considère toujours sa beauté comme un attribut. Une femme, comme une petite république italienne de la Renaissance possède au fond d’elle une grande fierté de se sentir unique. « Oui, avec moi, c’est comme ça ! » entend-on derrière leurs mots. Comme un hymne local semblable à leur singularité.

Les hommes aussi sont doubles. Ils sont entiers dans leur personnalité et doubles dès qu’il s’agit d’une relation amoureuse. Je me souviens d’un gros rustre à l’armée qui nous l’expliquait très bien. Chaque nana, la petite blonde secrétaire aux armées, la sèche colonelle, la lourde cantinière qui passait devant le corps de garde lui déclanchait des soubresauts violent dans les hanches. Puis il passait sa manche sur ses lèvres avec des yeux de dénicheurs. « Celle-là, j’me la pignolerais bien ! » et semblait ranger le long de sa baillonnette un sexe de prise d’assaut. Pas de quartier sur la femelle.

Nous autres soldats, les deux plus sages, nous eûment des amantes dans les engagées et des culbutes en treillis, une fois tombé le lourd ceinturon. Lui, pas. Il nous expliqua un jour qu’en fait il était un petit chaton blottit dans les bras de sa copine… Comme beaucoup d’homme il avait deux personnalités amoureuses. Le fier à bras, celui qui maîtrise et qui s’en fout avec les copains, l’amoureux ronronnant avec sa belle. Mais revenons à l’admiration.

J’étais jeune mec. C’était je me souviens une des premières nuits avec une « vraie » femme. C’est à dire une femme qui nous donne une impression forte de féminité et de maîtrise de cette féminité. J’avais beaucoup tergiversé avant d’entrer dans son lit. Pas parce que je n’en mourrais pas d’envie, mais surtout parce que je n’en connaissais pas le chemin. Nous nous quittions les soirs après d’interminables conversations sur le pas de sa porte, vers 3h du matin. Elle remontait, je rentrais chez-moi, dans mon studio qui dominait Paris. Au plus haut de la Goutte d’Or.

Elle me sortait le soir. Elle était attachée de presse et à ce titre courrait les théâtre. J’étais le jeune homme charmant et un peu niais qui l’accompagnait et lui tenait les portes. Celle de service de l’Opéra comique où elle se ventait d’être connue de tous les machinos. S’offrant un petit règle sur les hommes à bon compte. Puis c’était les terrasses des soirs de printemps sur les flancs de la Butte Montmartre avec ses amis plus âgés qui me dévisageaient dans un mélange d’étonnement, d’envie, dans lequel je percevais aussi de la condescendance.

Sans doute avais-je une forme d’admiration pour cette jolie petite femme brune et décidée qui fendait la foule avec moi dans son sillage et qui allait aussi déchirer une part de ma naïveté sur le monde. Sans bien savoir ce que je faisais là, elle était pour moi la fille du Père-Noël. Ça tombait bien d’ailleurs, j’avais pris comme pseudonyme Balthasar. Peut-être parce qu’elle s’appelait Marie-Noëlle.

De retour dans la rue Labat, le soir vint, la nuit plutôt après un théâtre, où elle me proposa de monter plutôt que de rentrer chez-moi. Dans l’impressionnant deux pièces, je fis les faux-culs qui proposent de dormir par terre au pied de son lit et m’y retrouvait donc invité rapidement. Sans doute n’avait elle pas à faire tous les jours à un garçon si peu dégourdi et décidé. Je n’eut pas longtemps l’embarras d’étouffer ma respiration dans la demi nudité et l’obscurité. Je sentis sa main prendre ma main fermement.

Elle la glissa entre la toile légère de sa culotte et les poils un peu rêches qu’on souvent les méditérrannéennes. J’allais bientôt devenir plus parisien frappé pour la première fois par le charme puissant du raffinement sur l’imaginaire. Le versant intime et féminin de la civilisation du jardin à la française.

Avant que le versant obscure du siècle de Louis XIV ne me soit révélé. J’en étais à me dire, en grand bênet que j’étais, que son geste décidé et doux pouvait probablement passer pour une sorte « d’autorisation… » et que je ne n’allait peut-être pas sur ce coup-là, voir émerger en moi le parfait salaud que ma mère m’avait promis dans tout homme qui touchait à l’innocence d’une femme. Ou que du moins, si elle me le reprochait plus tard… peut-être pourrais-je tenter d’argumenter ? Je l’embrassais donc.

Mon propos n’est pas de raconter la nuit mais l’admiration de cette nuit. Quand elle tomba épuisée, dans la pénombre j’étais comme après un premier café. Alerte et prêt à considérer que j’avais découvert l’éternité. Qu’il n’y aurait plus jamais de temps, de réveil, de matin, de travail. Plus même jamais à se remettre à la verticale et à rassembler ses vêtements. En fait, je n’en avais même pas conscience. J’étais là. Elle beaucoup moins, son sommeil et la relative distance de ses derniers baisers m’avait étonné. C’est toujours surprenant quand on a de grands élans et que l’autre se dissocie pour des raisons extérieures qui nous échappent. Je ne savais pas encore qu’une femme pouvait prendre un amant quand son mec la rendait amoureuse. Que l’un vivait une découverte essentielle quand l’autre se détendait ou fuyait une angoisse.

J’étais pour l’heure le gardien muet de la beauté. Peut-être imaginais-je de l’amour ? Je ne crois même pas. J’avais sous les yeux beaucoup plus que ces rêveries. Une vraie femme que je veillais. J’étais là, vivant. Et personne ne pourrait jamais plus me priver d’avoir vécu cet instant, comme rien à cet instant ne pouvait m’arracher de la contemplation de son corps nu. La beauté d’une femme est un plaisir inimaginable. Une émotion fascinante. Les soirs de printemps sont courts. J’avais la gorge nouée. Je sentais bien que derrière la chaleur de la ville, un nouveau jour voulait monter. Dans le petit jardin, derrière la baie vitrée, les premiers oiseaux avaient commencé à donner l’alerte. Des trilles innocents anonçaient, un désastre, une menace sur mon bonheur tout neuf. Je capturais de toute mes forces chaque instant. Les cristaux rouges du radio-réveil précisaient la menace. Tout le reste de la nuit, j’allais veiller ces seins, la peau brune de son ventre et regarder comme mienne une merveille inimaginée, la découpe d’une petite fourrure plissée entre ses jambes, la finesse de sa peau alentour, des lèvres que j’avais respiré. Dire que tout à l’heure, Moi, j’étais au milieu d’elles ! Et comment ! J’étais comme un alpiniste qui se retourne dans la vallée sur la montagne qu’il a conquise. J’étais aussi comme une forte montagne qui veille une vallée endormie. Enflammé d’enthousiame, je contemplais la sérénité du sommeil. J’étais un grand enfant qui veillait sa première bataille, même si ce n’était pas la première.

Je veillais, elle dormait, je protégeais, elle rêvait, elle était vulnérable, j’étais fort.

David Langlois-Mallet

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