Slam. Hocine Ben, Lame de la rue

Slam : Lame de la rue

Le slameur Hocine Ben donne à notre époque insipide les lettres de noblesses de l’éternel esprit de la rue.
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Une phrase jaillit du public. Un garçon s‘est dressé et crânement sous sa casquette moulante de titi, nous balance à flot nerveux des mots rimés d’où jaillissent cet amour intense pour sa ville, cette adhésion filiale au macadam, territoire imaginaire qu’occupent gavroches à Paname, minots à Marseille. Aubervilliers, dont nous ne connaissions, de nom que le Fort et les clichés sur une banlieue sale et sans attraits, devient une personne lyrique, plantée fièrement face au grand Paris des poètes.

« Auber, ne t’inquiète pas…

Même si Paname nous fait de l’oeil, on revient toujours au bercail.

On à le sang chaud alors sans nous, on à peur qu’Auber caille !

C’qui ne nous tue pas, nous rend plus fort, pour toi je serais toujours un renfort.

Un rempart contre les faux. Ma ville mon phare ! Ma ville mon fort !

Car depuis le premier jour cette ville me colle à la peau.

Depuis la première nuit, elle colle à mes godasses !

Auber ! Quand sur toi la nuit tombe, alors je l’à ramasse,

L’à couche sur le papier, et je l’à regarde en face… »

Derrière le vers qui claque, par la force de la harangue d’un poulbot de ZUP, par l’élégance voyoute du bagout, le public voit monter la foule des habitants anonymes : ceux qui tiennent les murs, ceux qui portent les poubelles, ceux que l’on ne stigmatise, que l’on menace du karcher à l’occasion et que l’on abandonne ordinairement au mépris de TF1. Voilà pourquoi on dit du slameur, comme d’un élu de la République, « qu’il représente » sa cité. Car cet art est génétiquement politique. Slam cette poésie qui vous halpague, joue du sens des mots et surjoue des assonances pour exprimer avec une apparente brutalité — qui cache l’art — la conscience collective. Le slam, c’est l’esprit authentique d’un hip-hop sans la bande son, le flow du rap sans le bit. Hocine Ben vous dira que c’est aussi « prendre l’espace partout où on est », son admiration pour des auteurs négligés comme Jules Jouy. Il vous dira les mots devenus impératifs par le silence des parents, balles perdues de la Guerre d’Algérie, valises de l’immigration, nés de la panique d’une mère algérienne dans le Paris de Papon, la rage de l’humilité des ouvriers «  ma mère flippait de la police, flippait du facteur, pour elle, c’était le président de la République », le gamin des rodéos mort en mobilette, « les pauvres dans leurs réserves, en banlieue », et puis un certain « couvre-feu » qui soudain fait remonter et brasse toutes ces histoires.

Hocine Ben, porte son printemps des poètes, celui d’une lyrique héritée de Villon, de la chanson réaliste. Mais là, merci, c’est du contemporain, « Un auteur comptant pour rien ? » comme il se dit. Cadeau d’un petit gars distingué, du côté de la joue droite par l’estampille des mauvais garçons et du côté de l’âme par la grâce de quelque muse immigrée dans une cage d’escaliers. Hocine Ben, c’est surtout voix de l’ « en-bas » social, ce territoire magique et non cartographié de la conscience. Comment décrire cette contrée ?

 « D’ou je rap ? D’ou je slam ? Quand j’répondrais à cette question…

P’tèt que finalement j’livrerais moins mes fictions,

Mes brèves de trottoir et j’laisserais aux sociologues,

Le soin d’vous raconter c’que j’vous susurre prés du lobe ».

David Langlois-Mallet

Politis 893 mars 2006

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